200 Motels : le foirage magnifique de Zappa

février 16th, 20122:00 @

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200 Motels : le foirage magnifique de Zappa

Multi-instrumentiste, compositeur, satiriste, adversaire résolu du politiquement correct… Il n’y a pas à dire, on se sent merdeux devant le Jean Rochefort de la musique, le compositeur le plus classe du monde. J’ai nommé Frank Zappa.  Et tenter de cerner un tel personnage est ardu. Alors autant commencer par le plus illogique : parler d’un de ses grands ratages. Film foutraque, où se combinent happening hippie et orchestre symphonique, 200 Motels n’est définitivement pas un bon film. Mais cette expérience visuelle et auditive, digne d’un Eaux sauvages, est l’occasion d’effleurer le bouillonnement intérieur de Zappa. Moteur.

Non content de jouer et de composer de la musique, Zappa souhaitait depuis plusieurs années approcher la caméra. En 1962, il avait déja pu le faire d’une manière indirecte en composant la bande originale de The World’s Greatest Sinner 1 de Timothy Carey. Mais c’est en 1967, avec le tournage d’Uncle Meat, que l’idée de marier musique et image s’affirme. Manque de chance, et surtout manque d’argent, seul un double-album sera commercialisé en 1969 2.

Deuxième chance en 1971 avec le projet 200 Motels, dont la ligne directrice pourrait être « Touring can make you crazy » (les tournées peuvent vous rendre dingue). Soit les aventures des Mothers 3, venus jouer à Centerville, petite bourgade où l’on voit d’un mauvais oeil l’arrivée de ces énergumènes. Ces derniers devront de plus lutter contre les tentations (pacte faustien proposé par l’acteur Theodore Bikel, désirs de carrière solo, course aux groupies, etc.)

Keith Moon déguisé en nonne et en plein bad trip. Heureusement que les (ravissantes) groupies sont là pour le soutenir dans cette dure épreuve.

« C’était vraiment pas l’année pour arrêter de sniffer de la colle »

Voila pour le canevas général, déja bien halluciné. Mais le tournage ne va faire qu’amplifier cette étrangeté, ce caractère bancal. Avec un petit budget financé par la United Artists et la MGM, le film est mis en boite en une semaine en Angleterre. Les idées fourmillent dans la tête de Zappa, qui n’hésite pas à engager dans son aventure le Royal Philarmonic Orchestra, la mezzo soprano Janet Ferguson 4 et le Classical Guitar Ensemble de John Williams. Mais il se heurte rapidement aux réalités du cinéma. En particulier le script.

Reconnu pour ses collaborations avec les Beatles ou Hendrix, le co-réalisateur Tony Palmer arrive sur le projet sans fil directeur. Rien de tel pour gaspiller des heures précieuses. La moitié des scènes prévues à l’origine ne peuvent ainsi être tournées en temps et en heure, nuisant à la continuité du film. Ceci a pour conséquence le départ de Tony Palmer, auquel se joindront d’autres acteurs et même le musicien Jeff Simmons 5.

Pour couronner le tout, le film sera un bide à sa sortie. La même année, Zappa sera grièvement blessé lors d’un concert, poussé hors de la scène par un spectateur, et le matériel des Mothers partira en fumée lors d’un concert à Montreux (inspirant Smoke on the Water de Deep Purple). Bref, « c’était vraiment pas l’année pour arreter de sniffer de la colle« .

A quoi peut donc ressembler le bébé 200 Motels après un accouchement si douloureux ? Plus à une expérience sensorielle qu’à un véritable film, c’est certain. Montage épileptique, travail sur les bruitages conférant une ambiance cartoon, surimpressions (mains glissant sur les touches de piano et partitions mêlées), fumées sortant de liquides étranges, le tout réhaussé par les couleurs de la vidéo 6 : Zappa n’a jamais été le porte-étendard des drogues mais avec ce film, on a vraiment des doutes.

Cet happening déglingué et psychédélique emporte finalement le spectateur par son coté doux-dingue. Que ce soient Ringo Starr, déguisé en Zappa ou en nain (?!), Keith Moon en nonne adepte des drogues dures (?! bis) ou le duo Flo et Eddie 7 en roue libre, la bonne humeur est communicative.

Zappa aux manettes, le film contient bien évidemment son lot de chansons. Mêlant expérimentations pop et parties orchestrales, elles ne sont pas forcement les plus intéressantes composées par Zappa. Mais des morceaux comme Magic Fingers, Tuna Fish Promenade, Penis Dimension ou le final Strictly Genteel sont loin d’être déshonorantes.

« Nothing really matters »

Cependant, ce que l’on retient après ce tourbillon de 91 mn, ce sont des séquences ou vous agitez les bras d’incompréhension face aux aventures des Mothers. Jim Motorhead Sherwood tombe amoureux d’un aspirateur géant au doux nom de Gypsy Mutant Vacuum Cleaner tandis que Jimmy Carl Black dégomme du hippie à coup de mitrailleuse dans un bar de rednecks. Et l’orchestre de se voir parqué dans un camp de rééducation, tandis que des hommes à tête de lézard se baladent dans ses rangs. Autant de moments « autres » qui rappellent furieusement le sketch Find a Fish dans Le sens de la vie des Monty Pythons. Une impression encore renforcée par Dental Hygiene Dilemna de Charles Swenson, séquence animée mêlant prises de vue réelles, à l’image des travaux de Terry Gilliam.

Certes, cela ne tient pas la comparaison au point de vue comique (qui le pourrait face aux Pythons d’ailleurs ?) mais 200 Motels réussit son pari de nous faire voyager à l’intérieur du cerveau de Zappa. A l’image de sa présence dans le film 8, la rencontre avec son univers reste fugace, chaotique, brouillonne. Mais 200 Motels s’avère suffisamment délirant au final pour baisser un instant son niveau d’exigence cinématographique et l’apprécier pour ce qu’il est : un joyeux bordel qui vous ne laissera pas indifférent.

Texte : Gwendal

Liens

  • Vous pouvez également lire deux chroniques de l’album 200 Motels, une d’Oncle Viande sur Forces parallèles et l’autre, par Sytizen, sur Xsilence.net
  • Si vous souhaitez regarder quelques extraits vidéos, vous pouvez consulter cette page sur Metafilter
  • Vous pouvez enfin retrouver quelques photos d’exploitation du film sur Cinematic

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Notes:

  1. Je n’ai pas encore eu le plaisir de le regarder, mais Scorcese le classe parmi les meilleurs films sur le rock n’roll. Ecoutez donc le maître.
  2. Une VHS sortira finalement en 1987. Avis aux dénicheurs de curiosités.
  3. Le groupe qui fit connaitre Zappa avec le génial Freak out! Soit Jimmy Carl Black, Don Preston, Jim « Motorhead » Sherwood, Aynsley Dunbar, Ian Underwood, et les chanteurs Flo & Eddie.
  4. Elle participera également aux albums Burnt Weeny Sandwich, Waka/Jawaka, and The Grand Wazoo.
  5. Il sera remplacé au pied levé par Martin Lickert, chauffeur de Ringo Starr.
  6. Le film fut l’un des premiers à être tourné au format vidéo PAL puis converti en 35mm pour son exploitation au cinéma.
  7. Mark Volman et Howard Kaylan chantaient auparavant dans le groupe de pop The Turtles. Cela ne vous dit rien mais ce morceau vous l’avez surement entendu.
  8. Zappa hante le film et n’est jamais présent directement : on l’aperçoit jouer de la batterie ou de la guitare, conduire la musique tel un chef d’orchestre à la fin, mais le personnage « Frank Zappa » n’apparait que sous les traits de Ringo Star ou en poupée géante, démembrée par une horde de journalistes. Autre symbole de voyage à l’intérieur du cerveau de Zappa, des plans en insert de son oeil à la fin du film.