All Go No Slow : la voix des fans de punk-hardcore

octobre 24th, 201110:50 @

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All Go No Slow : la voix des fans de punk-hardcore

Tous les dimanches depuis maintenant 5 ans, Mike, un fan américain de punk-hardcore, distille sur Internet son émission de radio faite à la maison : All Go No Slow. Soit désormais plus de 185 240 (et ouais, ca file) épisodes d’environ 45 mn dévolus à ce genre musical peu médiatisé mais qui, depuis plus de 30 ans, résiste à l’oubli et se reinvente constamment grâce à la passion qui anime des amateurs. Rencontre. (NDR : les phrases entre crochets dans l’interview ont été rajoutées dans un but d’explication et/ou de précision)
Avant de parler de ton émission, peux-tu nous en dire en peu plus sur toi et ton parcours ?

Mike : Et bien j’ai 34 ans et je suis originaire de Caroline du Nord. J’ai grandi à Durham qui, à l’époque, était une petite ville mais s’est agrandie depuis. J’ai terminé mes études au lycée [graduation] là-bas puis je suis parti à l’université d’Etat de Caroline du Nord. J’y ai passé trois années avant que, au vu de mes efforts, je comprenne que cela ne servirait à rien. J’ai alors arrêté mes études à la fin de la troisième année et déménagé à Savannah, en Géorgie. J’ai vécu la bas quelques années avec des amis puis je me suis installé à Athens, où je vis maintenant, ce qui a permis à ma compagne de suivre les cours à l’Université d’Etat de Georgie.

Après son diplôme, nous avons décidé de rester dans cette ville, à laquelle nous sommes très attachés. Depuis le lycée j’ai fait un certain nombre de petits boulots pour subvenir à mes besoins. Cela va faire désormais 10 ans que je travaille dans un magasin de photocopies assez connu à Athens. Ce n’est pas vraiment ce que l’on peut appeler une « carrière » mais cela me permet de gagner suffisamment d’argent pour profiter des choses qui me tiennent à coeur, et c’est l’essentiel.

Quand as-tu commencé à écouter du punk et du hardcore, et comment as tu découvert ce style de musique ?

J’ai découvert la scène punk-hardcore au lycée. Cela remonte au début des années 90 – je devais avoir 15 ans environ. Je me rappelle de la fois où notre école a accueilli ses premiers « punks » et j’ai tout de suite été intrigué par eux. J’étais d’ailleurs moi aussi un peu en dehors du groupe, à la différence que je n’avais pas de ligne de conduite particulière. Un ami connaissait ces personnes, aussi j’ai commencé à passer mon temps avec eux. Ils m’apportaient des cassettes et m’expliquaient où je pouvais trouver des disques, ils étaient très au fait de la scène musicale.

Peux-tu nous expliquer pourquoi tu t’es intéressé à cette musique plutôt qu’à une autre ?

Avant de les rencontrer j’écoutais déjà du heavy metal, la transition vers le punk et le hardcore n’a donc pas été trop dure. J’ai toujours aimé la musique rapide – Metallica ou Motörhead par exemple – et le hardcore se plaçait tout à fait dans cette continuité. Je suis devenu très rapidement ce que l’on peut appeler un « accro », achetant des disques et amassant le plus de musique possible. Cela a représenté jusqu’à 600 LPS [Long play, équivalent du 33 tours], 750 7 inches [équivalent du 45 tours] et environ 1500 CD. Malheureusement, à la fin des années 90, j’ai vendu une partie de ma collection, ce que je regrette toujours. Désormais je garde presque tout et ne me débarasse de certains qu’à regret.

J’aime toujours écouter du métal, notamment quand il est teinté de hardcore, mais la vitesse et l’agressivité prodigieuses du punk et du hardcore m’ont véritablement enthousiasmé. Quelque chose m’empêchera toujours de rester de marbre face à cette musique, quand bien même nombre de gens pensent que ces groupes sonnent toujours pareil ou « ne font que du bruit ». Je pense que cela vient de toute l’énergie, la rage et la passion qui y sont incorporées. Pour la plupart des groupes de punk DIY [Do it yourself,  « faire soi-même »],écrire, enregistrer, tourner, tout en réussissant à vivre à côté, représente une immense somme d’efforts et je pense vraiment que l’on peut le ressentir dans leurs musiques.

Qu’est-ce que t’apporte cette musique ?

Beaucoup de choses : faire sortir toutes les tensions et les frustrations emmagasinées, le plaisir que me procure le son, la camaraderie et les affinités que j’ai tissées avec mes amis de la scène punk-hardcore, un certain sens de la communauté. Tout cela me revigore et renouvelle pour mon intérêt pour elle. Pour faire simple, la musique me fait rester jeune à l’intérieur.

Quand as-tu commencé à diffuser tes émissions sur internet et pour quelles raisons ?

J’ai réalisé mon premier épisode d’All Go No Slow (AGNS) en août 2005. L’idée m’est venue quand j’ai acheté mon premier iPod. Je me suis procuré un encodeur pour convertir mes albums en MP3 afin de les mettre sur mon baladeur. J’étais, et d’une certaine manière je le suis toujours, obsédé par la volonté d’amasser le plus de musique possible sur mon iPod.

Quand j’en suis arrivé à la moitié de ce travail d’enregistrement et de classement, j’ai entendu parler des podcasts – des émissions radio sur internet, pour résumer. Cela m’a intrigué et j’ai commencé à chercher des émissions produites par cette communauté grandissante et susceptibles de m’intéresser. Mais aucune ne diffusait le genre de musique qui m’attirait.

L’idée est alors venue de ma femme qui m’a dit : « Je te parie que tu pourrais faire ton propre podcast avec tous ces MP3 que tu as encodés ». Tout est parti de là. J’ai fait des recherches sur Google pour savoir comment ces émissions étaient réalisées, quel était l’équipement nécessaire, où je pouvais héberger mes fichiers, etc. Après avoir passé une semaine à faire le tour de la question, j’ai acheté un microphone et je me suis jeté à l’eau.

Avais-tu une expérience dans la radio auparavant ?

Je traînais à coté d’une station de radio durant le lycée. J’ai suivi des leçons afin de pouvoir faire de l’animation. Je n’ai pas réussi à avoir ma propre émission mais j’ai fini par me lier d’amitié avec la personne qui s’occupait de l’émission punk sur le campus. Celle-ci commençait à deux heures du matin, j’amenais des albums et je m’occupais avec lui des premiers enchaînements. Il m’a ensuite permis de réaliser moi-même l’émission à plusieurs reprises.

Cela fut ma seule expérience radio. J’ai compris alors – et j’en suis toujours conscient –  que je ne suis pas vraiment un bon animateur d’émission. Pour moi, c’est la musique qui doit accrocher les gens. Et je fais en sorte que mon podcast soit axé autour de la musique, et non pas de l’animateur.

Est-ce que cette émission te fais gagner l’argent (ou en perdre) ?

AGNS ne m’apporte aucun revenu. Il y a juste quelques menues dépenses – 10 dollars par mois pour l’hébergement et d’autres factures pour du matériel afférent. En dehors de l’équipement que j’avais déjà acheté pour encoder mes vinyles, j’ai dépensé 30 dollars pour un micro et c’est tout. Une autre dépense qui pourrait s’ajouter concerne l’achat de nouveaux albums que je passe dans l’émission, cependant je les aurais de toute façon achetés. L’émission de radio me donne en fait une excuse pour en acheter encore plus !

D’où vient le titre de ton émission ?

« All Go No Slow » est l’un des premiers noms qui m’est venu à l’esprit et il me semblait le plus approprié pour l’émission que je voulais créer. Je souhaitais un titre qui évoque immédiatement le genre de musique que j’allais passer. De plus, c’est la philosophie qui sous tend cette émission, j’ai en effet beaucoup de réticence à diffuser de la musique lente ou mid-tempo. Je continue d’ailleurs à réfléchir à deux fois quant au choix des chansons, afin qu’elles s’insèrent le mieux dans la continuité de l’émission.

Sinon le titre en tant que tel a deux origines : une compilation CD de groupes de Minneapolis (Minnesota) sortie dans les années 90 est intitulée No Slow… All Go. Ce titre est resté gravé dans mon esprit. Et une chanson du groupe Bones Brigade, All Go No Slow, qui convenait si bien que j’en ai d’ailleurs pris un extrait pour débuter l’émission.

As-tu eu des retours de la part des auditeurs quand tu as commencé ton émission et y a t-il eu une évolution de ton public ?

Quand l’émission a commencé, j’ai eu des commentaires enthousiastes et de bons retours de quelques auditeurs. Je me suis également rapproché d’autres personnes qui produisaient des podcasts, et certains émissions dans le même esprit que la mienne ont commencé à apparaître à cette époque. On ne peut pas vraiment dire que j’ai tissé des liens très étroits avec les auditeurs, du moins pas autant que je l’aurais voulu. J’ai reçu des commentaires par ci par là, et j’ai même rencontré certaines auditeurs qui sont devenus de vrais amis, mais l’essentiel des gens écoute mon émission de façon anonyme.

D’après les statistiques de mon serveur, 300 personnes sont à l’écoute chaque semaine, et sur ce total, je dois avoir 1 à 2 commentaires. Mais c’est quelque chose que je peux tout à fait comprendre. Moi même je suis souvent trop occupé pour fouiller chaque site sur lequel je surfe. Je pourrais probablement accroître mon audience en me faisant connaître par le bouche-à-oreille ou la publicité, mais je pense que les gens qui tombent sur mon émission apprécient ce côté la. Si ténue que soit la relation entre les auditeurs et moi, de temps à autre je reçois un commentaire particulièrement enthousiaste, et c’est ce genre de message qui suffit à entretenir mon intérêt et ma motivation à faire de nouvelles émissions.

Quelles ont été les réactions des groupes dont tu as diffusé la musique ?

Jusqu’à maintenant, les groupes ont tous réagi de façon positive. Aucun d’entre eux ne m’a posé de problèmes, et la plupart qui ont entendu leurs morceaux passer dans l’émission m’ont manifesté leur reconnaissance. Je reçois d’ailleurs des CD promo et des MP3 afin de les diffuser dans l’émission et, quand ceux-ci me paraissent appropriés, je les inclus dans l’émission, en général en ajoutant une dédicace à leur intention.

Peux-tu nous expliquer à quoi ressemble une de tes émissions ?

Concernant AGNS il y a pour ainsi dire deux types d’émissions : une programmation normale, sans fil conducteur particulier, à l’image de ce que l’on entend dans une émission classique de radio. Et il existe aussi des émissions à thème. Cela peut être le style musical, des similitudes entre groupes, voire même des paroles de chansons traitant d’un sujet commun [comme la très bonne émission consacrée à Ronald Reagan]. Ou tout simplement un délire, comme celle composée entièrement de chansons de groupes comportant « No » dans leur nom. Dernièrement j’ai commencé à faire des émissions consacrées à des maisons de disque spécifiques, toutes les chansons de l’émission étant issues d’un seul label. J’espère que, d’une certaine manière, cela apporte à l’émission une valeur informative, tout en restant agréable à écouter.

Comment décides-tu de la programmation ?

En général, ce sont les émissions normales qui me donnent le plus de fil à retordre. D’habitude je construit le déroulement de l’émission durant la semaine, écoutant mon iPod sur mode aléatoire lorsque je suis au volant, devant mon ordinateur ou quand je cuisine. Je sélectionne alors les chansons qui sortent du lot. J’essaie également de me servir de matériels récents – des disques que je viens d’acheter ou venant d’être édités – ou tout simplement des chansons que je veux écouter à cet instant. J’essaie autant que possible que le déroulement de l’émission soit le plus fluide, c’est ce que je garde toujours à l’esprit. Quand j’écoute de la musique désormais, c’est un peu comme si je faisais déjà une sélection des morceaux pour mon émission.

Les émissions à thème sont plus faciles à faire d’habitude. Une fois que j’ai décidé du sujet, les chansons viennent d’elles-mêmes. Trouver de nouvelles idées est devenu en revanche un défi. Je dois approcher désormais des 100 émissions de ce type et trouver de nouveaux thèmes n’est pas simple. Heureusement, je reçois des suggestions de la part d’auditeurs ou d’amis, ce qui me facilite la tâche.

Et pour l’enregistrement, comment cela se passe t-il ?

Enregistrer est souvent la partie la plus simple. J’utilise un logiciel audio pour importer les MP3 sur une « time-line », puis j’enregistre mes interventions à part et je les place aux endroits souhaités. Enregistrer ces parties peut devenir ennuyeux, n’étant pas un animateur sûr de moi. Une fois que l’ensemble de l’émission est monté, avec chansons et commentaires, je n’ai plus qu’à exporter le fichier au format MP3 et à l’uploader sur le serveur, de manière à ce que le public puisse le télécharger ou l’écouter en streaming sur la web radio du site ou sur Myspace.

Est-ce que tu penses qu’Internet a aidé le punk-hardcore à se faire connaître ? Et, plus généralement, as tu vu un changement de perception de ce genre musical depuis que tu as commencé tes émissions ?

Connaissant cette musique et cette sous-culture depuis plus de 15 ans maintenant, je me rends mieux compte désormais, grâce à Internet, de l’immensité de cette communauté. Avant internet, on avait seulement une vague idée du nombre de jeunes impliqués dans cette scène, du nombre de groupes ou de concerts se déroulant dans des salons ou des sous-sols. Ces aperçus provenant de fanzines, comme Maximum Rock’n Roll [l’un des fanzines punk les plus reconnus aux Etats-Unis] ou d’autres plus petites parutions.

Internet a permis de connecter entre elles toutes ces poches de gens qui avaient les mêmes centres d’intérêt, et cela a réellement créé des dynamiques que je n’aurais jamais pu envisager. Je n’aurais jamais pu penser par exemple pouvoir écouter des groupes comme ceux diffusés sur AGNS sur une radio ou un autre média de masse. Il y a des communautés entières de blogs musicaux qui mettent à disposition des musiques oubliées ou qui ne sont plus éditées, et les nouvelles générations n’y auraient jamais eu accès sans cela.

Des émissions radio sur internet comme AGNS, Radio SchizoMRR Radio, State Control (Edit : malheureusement plus accessible) ou d’autres, même si elles n’ont probablement pas agrandi l’audience du punk et du hardcore, ont en revanche permis de faire connaître de nombreux groupes, anciens ou nouveaux.  Et j’espère qu’AGNS joue en partie ce rôle d’information auprès de la communauté punk et hardcore.

Pour terminer cette interview, pourrais-tu, pour ceux qui voudraient découvrir le punk-hardcore, nous citer 5 groupes que tu considères comme incontournables ?

Cinq indispensables ? Bon, ce n’est que mon avis mais le voici : Bad BrainsMinor Threat,The Circle JerksBlack Flag et MDC. Ce sont ces groupes qui m’ont accroché dès le début et qui m’ont donné envie de découvrir le hardcore et tous les autres groupes.

Et à quand une émission dédiée au punk-hardcore français ?

*Rires* [cela fait un moment que je le harcèle à ce sujet]. Cela n’est pas encore programmé mais j’y travaille. J’essaie pour le moment d’engranger du matériel tout en travaillant sur les émissions à thèmes. J’ai encore beaucoup d’émissions à arranger mais celle consacrée à la France viendra bientôt, j’en suis sûr !

Edit : Mike a tenu parole est c’est ici que ca s’écoute, avec au programme Les Thugs, La Fraction ou Heimat Los

Propos recueillis par Gwendal

Photos et flyers : Mike d’All Go No Slow

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