Black Lantern Music : écrin musical pour perles noires

novembre 23rd, 20111:15 @

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Black Lantern Music : écrin musical pour perles noires

A l’image de celle de Tagada Jones, voici une interview que je souhaitais faire depuis un sacré bout de temps. Depuis avril 2010, pour être précis, quand j’ai reçu un mail sur Flickr d’un certain Morphamish qui, ô surprise, souhaitait utiliser mes modestes crobards pour illustrer ses albums qu’il s’apprêtait à sortir sur son label : Black Lantern Music. L’ego gonflé par cette reconnaissance artistique, et avec le sens du business qui m’a rendu célèbre, j’ai donc accepté avec plaisir de lui laisser utiliser mes dessins à titre gracieux. D’où l’idée, grâce à mon autre grand talent qu’est le copinage journalisme total, d’ouvrir les portes de Centrifugue à ce musicien écossais talentueux qui prouve, avec son label et le site associé Weaponizer, que la création n’est pas une marchandise comme une autre. Rencontre.

Peux-tu te présenter rapidement à nos lecteurs ?
Je suis originaire d’Edimbourg (Ecosse), je compose de la bass music 1 et je joue également en live ou comme DJ. J’ai commencé dès mon plus jeune âge par jouer dans pas mal de groupes mais j’ai eu une revelation lors de ma découverte de la scène clubbing à la fin des années 90. J’ai ainsi eu l’occasion d’assister à un set de Jeff Mills à Pure 2 qui m’a retourné le cerveau (Avec mon ami Gary nous avons d’ailleurs appelé cette soirée la nuit “Kerpow !”).

Suite à cela, un groupe d’amis a commencé à organiser des nuits techno à Pillbox 3, qui furent des moments priviligiés, plein de liberté et de chaos. Nous avons ainsi fait venir des artistes comme Dave Tarrida et Neil Landstrumm (qui furent de grandes inspirations) et nombres d’autres merveilles. J’étais DJ résident à l’époque, concoctant des sets techno, acid house et du breakbeat azymuté pour un public très ouvert, une foule de gens des plus plaisants. Cela a été une merveilleuse facon de s’initier aux performances live.

Un peu plus tard (et en faisant un sérieux bon en avant), je suis devenu également DJ résident aux soirées jungle Obscene (Krish et Alice, les organisateurs de ces soirées, ont d’ailleurs produit la première compilation de dubstep en provenance d’Edimbourg avec Profisee – bien que l’ouverture musicale a toujours été de mise dans ces soirées).

Tout ca pour dire qu’il ne m’est pas possible de présenter brièvement !

J’adore sinon un spectre très large de musique, et il y en a seulement deux types pour moi : la bonne et la mauvaise ! Après cela dépend surtout de l’humeur. Difficile donc pour moi d’être plus précis, mais c’est comme cela que je le vois. Cela dit, pour citer des artistes qui me viennent en tête, ce seraient Tom Waits, Talking Heads, Ivor Cutler, Queens Of The Stone Age, toute la communauté qui gravite autour des sound-systems, le label d’Edimbourg Sativae Techno, Kruder et Dorfmeister, Squarepusher, Baobinga, Luke Vibert, Anti-Pop Consortium, Untold, King Tubby, Akira Kiteshi, et je pourrais continuer encore et encore !

Peux-tu nous expliquer la génèse de Black Lantern Music ? Combien le label compte t-il d’artistes et dans quels genres s’expriment-ils ?

Nous (c’est à dire Texture, Harlequinade, Asthmatic Astronaut, Tickle et moi-même) avons lancé le label en 2009. Toutes ces personnes ont joué pendant un bon moment dans des festivals et des concerts sous le nom des Chemical Poets (de l’experimental combinant spoken word et collages sonores), groupe auquel il faut ajouter Gung Who de Church Of When The Shit Hits The Fan et Mo-Seph. Quant à moi, j’ai travaillé avec Texture pendant quelques années sur le side-project Double Helix (rebaptisé depuis Morphamish+Texture). Comme nous avions donc tout un tas de gens talentueux (et d’autres qui continuent d’arriver), cela nous est apparu évident de se rassembler, et de donner au collectif un nom et une identité.

Depuis, nous avons sorti 33 albums , même si huit d’entre eux sont des collaborations entre artistes de BLM, et d’autres ne devraient pas tarder. Quant aux styles musicaux, cela va du hip hop instrumental d’Asthmatic Astronaut aux expérimentations indéfinissables de Sineni, en passant par le hip hop positif signé Burning Bright (Tickle et Salem Anders), l’electro sombre de Blackmass Plastics, le dubstep atmosphérique de Shatterfreak, l’electro punk de Stick 430, le mélange hip-hop-funk-drone-ambiant-electro de Texture, les majestueuses combinaisons jazzy de Daddy Scrabble, le somptueux math rock instrumental de Comma, le “gospel doom crunk” de Church Of When The Shit Hits The Fan, l’electro et le hip-hop de Krowne, les beats et scratches mutants de Mil Maynyrd et mes compositions uniques mêlant breakbeat, dubstep et atmospherique. Je dois en oublier quelques uns mais à vous de creuser !

Jusqu’à présent, 42 oeuvres 4 sont sortis et bien d’autres sont à suivre. Avec au programme de la techno, de la drum’n bass, du mid tempo, du trip hop, du breakbeat et même un peu de breakcore. Sans oublier, bien sûr, un nouvel EP de Morphamish et Texture.

J’ai remarqué pas mal d’influences fantastiques (comme John Carpenter ou Edgar Allan Poe) dans la musique présentée sur votre site, ou même le logo qui me fait directement penser à Lovecraft. Es-tu particulièrement intéressés par ce thème, et est-ce un point commun entre les artistes de BLM ?

Morphamish : Pour être honnête, même si j’aime leurs oeuvres, je ne m’en réclame pas particulièrement. Aussi je laisserai la parole à Texture sur ce sujet. Je suis cependant heureux de voir la variété des influences et approches qui ressort du label. Je pense que c’est une force pour nous : un esprit ouvert est bien souvent un esprit heureux.

Texture : Le logo a certainement une influence lovecraftienne ! J’attribuerais une grande part de ces influences à Ali Maloney (alias Harlequinade) qui, bien qu’ayant des goûts éclectiques, a une grande passion pour l’horreur. C’est d’ailleurs un de ses amis, Inkmoth, qui a réalisé notre logo et, bien que nous ne soyons pas autant fan qu’Ali peut l’être de Lovecraft, nous avons tous adoré le dessin dès que nous l’avons vu. C’est une image puissante : un tentacule sortant des profondeurs saumâtres une lanterne pour répandre sa lumière noire sur les flots !

Au niveau musical, les bandes originales de Carpenter m’ont vraiment influencé, et je pense que bon nombre d’artistes du label qui utilisent le synthé le sont aussi. Mais cela nous ramène aux Chemicals Poets, le collectif auquel je participais avec Harlequinade et Tickle et où l’idée de BLM a muri. Ali et moi écrivions notamment des paroles prenant racines dans les univers de la science-fiction et de l’horreur, il était donc normal que nous finissions par travailler avec des personnes dans le même état d’esprit. Mais cela n’a rien d’obligatoire ! Nous ne produisons pas que du “hip hop occulte”, et cela serait un peu déprimant si nous ne rappions qu’à propos de monstres et d’aliens ! Nous pouvons ainsi passer à des atmosphères jazz, funky et plus lumineuses comme le font Burning Bright et Daddy Scrable, ou plus cérébrales comme les morceaux de Morphamish et Blackmass Plastics.

Vos albums sont sous licence Creative Commons 5 Pourquoi avoir fait ce choix, et est-ce en rapport avec l’esprit du label ? Comment arrivez-vous alors à le faire tourner et avez-vous d’autres types de ressources financières ?

Morphamish. En effet tous nos albums sont en téléchargement libre, avec cependant une possibilité de faire un don en ligne si cela vous a plu. BLM est avant tout un travail de passionnés et nous avons tous des boulots à côté, même si évidemment, à terme, cela serait génial de pouvoir vivre de notre musique. Actuellement, pour la plupart des artistes, l’argent provient en majorité des concerts, et cela même si vous êtes bien connu dans le milieu de la musique. Mais l’esprit qui anime BLM est simplement de faire en sorte que notre musique soit écoutée, le plus directement et simplement possible.

Auparavant c’était un plaisir d’avoir de la musique sur vinyle et CD, et malgré l’affection que je porte aux vinyles, si on cherche la rentabilité, il me semble improbable que produire autant de trucs étranges nous permette d’atteindre un jour le sommet des classements musicaux ! Mais nous préférons de toute facon sortir de la musique venue du coeur que de simplement suivre la tendance, froidement, dans le simple but de gagner de l’argent. Et de toute façon on ne peut pas dire que nous soyons des businessmen dans l’âme !

Texture. Actuellement Weaponizer (voir plus bas) et BLM n’ont pas vocation à profits mais notre prochaine étape est d’offrir aux musiciens et auteurs une façon de gagner de l’argent grâce aux sites. Mais cela ne veut pas dire que nous allons d’un coup nous mettre à faire payer pour tout ! Nous tenons vraiment à notre slogan “La musique veut être libre”, mais nous pensons aussi que le public peut être intéressé par des produits soignés et soutenir les artistes indépendants. Vous verrez donc très bientot en vente des éditions limités et de haute qualité sur les deux sites.

Vous collaborez avec le site Weaponizer qui publie librement des serials, des BD et des nouvelles. Est ce que vous pouvez nous en dire plus sur ce site et nous expliquer comment est née cette collaboration ?

Morphamish : Je laisse de nouveau la parole à Texture, c’est son domaine.

Texture : Weaponiser a débuté comme un lieu me permettant de publier mes propres textes, et ceci en partie de ma frustration née du journalisme musical. J’ai fini par publier le travail de plus de 80 auteurs à travers le monde, me faisant au passage de supers amis. L’année dernière nous avons sorti notre premier magazine, au contenu entièrement inédit, et nous prévoyons de lancer en 2012 une édition pour les e-books. J’essaie de publier une histoire ou un article chaque jour, mais comme je gère presque tout le site moi-même, et la vie faisant, le rythme est parfois plus irrégulier !

Le premier numéro de Weaponizer format papier

La collaboration entre BLM et Weaponizer a débuté avec la licence Creative Commons, sous laquelle nous distribuons notre musique. J’ai découvert ce type de licence au lancement de Weaponizer, trouvant que cela correspondait très bien à l’esprit dans lequel je voulais publier mes textes en ligne. Cela permet la collaboration, le remix et le partage qui sont les bases d’Internet (ou du moins tel qu’il devrait l’être). Et cela se prête également très bien à la musique.

Je pense que les Creative Commons sont une excellente manière d’illustrer ce que Jonathan Lethem 6 appelle l’ “économie du don”. L’échange entre l’artiste et le public n’a rien à voir avec des concepts comme l’argent, le produit ou la propriété intellectuelle, mais au contraire avec les notions de plaisir, d’inspiration et d’’influence.

En mettant à diposition nos créations sous Creative Commons, nous contribuons à faire vivre le domaine public de la culture. C’est une facon d’encourager les gens à y participer, que cela soit en la remixant ou en la consommant. Avec Weaponizer ou BLM, j’essaie de donner aux artistes un endroit où ils pourront commencer à vendre leurs créations (CD, livres, concerts, lectures, etc). Et pour l’instant cette expérience a été un succès : de nombreux auteurs sur Weaponizer ont ainsi pu sortir des livres en auto-publication qui ont bien marché, et beaucoup de musiciens sur BLM ont pu se faire connaitre, et ainsi trouver des concerts et vendre leur musique.

Question bonus 7, vos origines celtico-écossaisses ont elle une résonnance pour toi ?

A titre personnel, pas tant que ca d’esprit écossais. A la rigueur celtique pour le sens de la fête. Si l’on considère que la rave est une activité intemporelle, une chose que les hommes font depuis les premiers soirées autour d’un feu. Je suis allé jouer il y a peu en Irelande et j’ai rencontré des artistes fabuleux, dont certains seront bientot disponibles sur notre label.

Je vous conseille notamment Niam de Barra, dont la musique est impregnée d’une ambiance supernaturelle et typiquement irlandaise, telle une créature issue d’une légende populaire, à la fois futuriste et intemporelle. Etre écossais est sinon, inévitablement, une influence mais j’ai plutôt tendance à croire que ma musique est universelle, et qu’elle parle à toutes les personnes étranges, et ce d’où qu’elles soient !

Une des raisons (outre la qualité des morceaux du site) pour lesquelles j’ai décidé de faire cette interview est que tu as utilisé quelques uns de mes dessins pour les couvertures de tes albums. Peux tu nous expliquer pourquoi tu les as choisis ?
Je suis tombé sur tes dessins en parcourant le site Creative Commons 8. J’ai particulièrement aimé leur côté brut, leur patte distincitve et l’éclat de ces dessins. Il y a une grande sensation de mouvement dans la plupart d’entre eux, ce qui fait écho en moi, et je suis très content que tu aies accepté qu’on les utilise car ils collent très bien aux morceaux ! 9

Merci beaucoup pour le temps que tu as pris pour cette interview ! Voudrais tu ajouter quelque chose pour conclure ?
Restez à l’écoute de Black Lantern, de nouveaux albums vont sortir dans les prochains mois, et ceci dans des styles très variés (breakcore, dubstep, hip hop, electro et bien d’autres). Nous sommes également très impatients de lancer une version remaniée du site dans les prochaines semaines qui sera beaucoup plus accueillante, de plus nous préparons une tournée en Angleterre pour le printemps. Attendez vous donc à une actualité passionnante ! Et bien sur, n’hésitez pas à vous procurez mon nouvel album The Big Picture EP qui est enfin disponible !

Propos recueillis par Gwen
Illustration : Logo de Black Lantern Music par Inkmoth

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Terme qui regroupe drum&bass, dubstep, breakbeat et electro
  2. Club célèbre d’Edimbourg. Plus d’infos ici
  3. Autre club de la ville
  4. Albums solos, en groupe ou collaborations ponctuelles
  5. Dont l’esprit est de garantir à la fois la protection des droits de l’auteur d’une œuvre artistique et sa libre circulation
  6. Ecrivain américain de science-fiction et de roman policier
  7. Due encore à mon bretonocentrisme faut croire
  8. Et oui, les Creative Commons cela marche aussi pour les dessins
  9. Râââh, c’est bon la flatterie, encore, encore !