Bwitologie : le carcajou

novembre 23rd, 201211:00 @

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Bwitologie : le carcajou

Deuxième article de notre nouvelle section consacrée à la bwitologie. Et, après le boeuf musqué, restons dans des contrées nordiques, sur les traces d’un animal mystérieux, j’ai dénommé le carcajou. Appelé également glouton, wolverine 1 chez les anglophones ou “Le Freddy Krueger des forêts” (Copyright Moyen Man), cet animal est considéré, en partie à tort, comme l’animal le plus féroce du Grand Nord. Solitaire et mystérieux, cet animal “périphérique” a donc droit à un petit coup de projecteur.

Pattes courtes et larges, corps trapu, le carcajou a, à première vue, une morphologie similaire à un ours. Il a pourtant biologiquement peu à voir avec eux. Le carcajou appartient en effet à la famille des mustelidés, tout comme la martre ou la loutre, comme le prouve entre autres sa queue touffue. Bien qu’il soit le plus grand specimen de la famille des belettes, ses dimensions sont modestes (entre 75 et 110 cm et de 8 à 18 kg), soit une taille proche d’un cocker.

« Et mes gencives, c’est du béton ! »

Les origines du carcajou sont sujettes à caution. Certains disent que les conditions de vie dans le Grand Nord ont permis l’endurcissement de cette espèce. Mais il est également possible que le carcajou soit le fruit d’une expérience scientifique : L’arme C. Soit le fruit de l’entrainement au combat d’une loutre dont le squelette aurait été recouvert d’adamantium. Le doute demeure.

Se nourissant, à l’image du blaireau, aussi bien de baies, de petits rongeurs ou d’oeufs d’oiseaux, le carcajou doit cependant sa célébrité à son mode d’alimentation l’hiver venu.

Comme l’explique le biologiste Craig Gardner, le carcajou a en effet découvert bien avant l’homme les vertus de la congélation :J’ai observé une fois l’animal creuser dans 1,20 m de neige, puis 10 cm de profondeur dans le sol, pour déterrer la carcasse d’un aigle royal. Il devait l’avoir déposée à cet endroit en août ou septembre, et l’a recupéré au mois de mars”.

Mais le carcajou n’a que faire d’un micro-ondes pour décongeler son repas. Doté d’une mâchoire robuste et disposant, comme les autres mustelidés, de molaires tournées à 90 degrés, il mâche la viande dure comme le roc comme d’autres du chewing gum.

N’étant pas un grand chasseur, le carcajou n’a pourtant pas la possibilité de remplir ras la gueule son frigo américain avant l’hiver. C’est pourquoi il peut compter sur son autre qualité : être un gros taxeur.

Quand les types de 120 kg disent certaines choses, les types de 60 les écoutent”. Et bien pour le carcajou c’est tout le contraire. Voire pire. Avec sa quinzaine de kilos, le carcajou n’hésite pas s’attaquer à un caribou ou un orignal pris dans la neige, ou même à aller piquer les carcasses convoitées par les loups ou les ours. Hargneux le carcajou.

Une image faussée par le mystère

Cette image de férocité et son comportement de charognard ont ainsi donné au carcajou une image peu amène. N’hésitant pas, à l’occasion, à s’en prendre aux proies piégées par les trappeurs, voire à s’introduire dans des exploitations agricoles, ils furent empoisonnés par les premiers colons. Et également victimes collatérales des programmes d’empoisonnement à grande échelle des loups un peu partout au Canada vers la fin du XVIIIe siècle.

Présent autrefois dans toutes les montagnes de l’ouest de l’Amérique du Nord, ainsi que loin au sud (Colorado 2, Californie et même Nouveau Mexique), les populations ne se retrouvent plus qu’en petit nombre en Ontario ou dans le nord du Québec ainsi que dans les régions arctiques (Scandinavie et Eurasie comprises).

Cette baisse des populations de carcajous est couplée à une reproduction et à une densité de population faible. Une portée dépasse rarement les 5 et peu d’entre eux dépassent la première année. De plus (peut-être est-ce lié à son foutu caractère), le carcajou n’aime pas trop la compagnie. Il n’hésite pas à parcourir jusqu’à 40 km par jour et son domaine vital est au minimum d’une centaine de km2 (Dans les Grand Nord, certains mâles peuvent même occuper une territoire de plus de 3000 km2).

Tout ceci rend les études sur le carcajou très difficiles, renforçant cette aura de mystère autour de cet animal. Heureusement nous pouvons compter sur deux alliés de poids : les biologistes et la culture populaire amérindienne.

Vous trouverez de plus amples liens à la fin de cet article pour les premiers d’entre eux. Mais je ne résiste pas à vous montrer cet extrait du documentaire de Gianna Savoie, Wolverine : Chasing the Phantom (disponible en DVD). Grâce à quoi nous savons dorénavant que le bébé carcajou n’a rien à envier en cuteness au loutron, et que le carcajou adore gambader et déconner dans la neige. Brave bête :’)


Le carcajou dans la culture amérindienne

Tournons nous donc plutôt vers les Amérindiens qui, même s’ils appréciaient également moyennement de se faire chaparder leur bouffe par le carcajou, ont préféré imaginer des mythes autour de lui plutôt que de tenter de le liquider.

Comme l’a expliqué dans ses travaux l’ethnologue américain Paul Radin, le carcajou, parmi les populations nord-amérindiennes (et tout comme le coyote chez les Navajos ou le corbeau dans les tribus amérindiennes du nord ouest), est considéré comme un esprit farceur : le trickster.

Témoin cet extrait de Radin publié dans cet articleLe trickster est à la fois créateur et destructeur, celui qui donne et qui refuse, celui qui dupe et est dupé. Il ne fait rien consciemment et se doit de suivre ses impulsions, sur lesquelles il n’a pas de controle. Il ne connait ni le bien ni le mal, et pourtant il est responsable des deux. Il ne possède aucune valeur, morale ou sociale, en étant à la merci de ses passions et ses désirs. La seule valeur qui transparait dans ses actions est celle d’être pleinement vivant »

A noter que l’on retrouve aussi cette figure en Europe, que cela soit Loki dans la mythologie nordique ou, encore plus proche de nous, le renard.

Cette présence mythique du carcajou se retrouve ainsi chez le peuple Innu, originaire de la péninsule du Labrador, chez qui le carcajou, appelé Kuekuatsheu 3, est vu comme le créateur du monde (un peu à l’image de Quetzalcoatl).

Chez les Dénés, résidant dans le nord ouest canadien, cette figure est d’ailleurs si forte qu’un livre, Wolverine Myths and vision : Dene Traditions from Northern Alberta, a été écrit par Patrick J. Moore et Angela Wheelock.

N’oublions pas également la tribu Chippewa, l’une des plus grandes d’Amérique du Nord, et son mythe surprenant, Les filles déraisonnables, trouvé sur le fabuleux site Living Myths. Humour, sexe et réincarnation au programme.

Terminons cette balade en terres amérindiennes par ce conte algonquin, où vous apprendrez qu’il faut éviter de défier une pierre à la course, et pourquoi la souris est devenue l’amie du carcajou, le “loup raccourci”.

Liens :
Pour les ressources en français, vous trouverez bien entendu des informations générales sur le carcajou sur la page Wikipedia, mais je vous recommande de lire cet article très complet de V. Banci sur le site canadien Faune et Flore du Pays ainsi que cette page du site Parcs Canada.

Pour les anglophones, la référence reste le site Wolverine Foundation, consacré à l’étude et la préservation du carcajou. Malgré un aspect vieillot, le site comporte de nombreuses informations dont une bibliographie exhaustive. A mentionner également le projet de recherche mené par le Rocky Mountain Research Station.

Mais vous pouvez également lire ce sujet de forum consacré au carcajou,  ou le travail réalisé par Tom O’Neil et la photographe Antti Leinonen, et paru dans la revue National Geographic.

Enfin pour les plus motivés d’entre vous, il est possible de se faire un trip photo sur les traces du carcajou en Finlande. Ca ne se refuse pas !

Texte : Professeur Graznok
Dessin : Gwendal
Photos : Bad Postcards

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Nom de code du célèbre mutant griffu, sa première traduction dans une publication en français fut d’ailleurs Glouton. Il fut renommé plus tard Serval. Une aberration d’un point de vue biologique, mais au moins les gens ne se moquaient plus de lui à cause de son prénom ridicule.
  2. Ce qui explique d’ailleurs le cri de ralliement “Wolverines !”  dans Red Dawn, alias L’Aube rouge par chez nous, le film de John Milius (réalisateur de Conan le Barbare et scénariste d’Apocalypse Now ). Malgré un scénar casse-gueule (une invasion communiste aux Etats-Unis, comme dans le nanar atomique Invasion USA avec le grand Chuck Norris) et une idéologie typiquement conservatrice-NRA, le film vaut quand même le coup d’oeil. Pour en savoir plus sur ce film, je vous conseille cet article de David Plotz paru dans Slate.
  3. Histoire de reparler de Logan, une allusion est d’ailleurs faite à Kuekuatsheu dans le (pas génial) film X-Men origins : Wolverine de Gavin Hood