Bwitologie : le centipède

mars 5th, 20131:00 @

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Bwitologie : le centipède

Après une quête ô combien périlleuse à travers la jongle, mais également chez vous, derrière vos plintes, le Professeur Graznok est enfin de retour pour sa rubrique de bwitologie. Oui ! Cette nouvelle rubrique que vous attendiez tous, les yeux scintillants de cette soif de savoir qui fait les futurs chômeurs bac +4 de notre pays. Nous avions vu l’entêté boeuf musqué, le hargneux carcajou et les joyeux yokais, aussi faisons place aujourd’hui à un autre animal étrange : le centipède, le scolopendre, le chilopode, le myriapode ou, pour faire simple, le mille pattes. Au gré des segments de cet article, vous découvrirez ainsi cette bêêête capable de casser la gueule à des chauve-souris, de servir de puissant enchantement ou de vous mener vers les mondes souterrains (ou engloutis, c’est selon). Pose tes deux pieds en canard, c’est (la chenille) le centipède qui (re)démarre 1 !

Un « Cent-pierne » d’après l’ouvrage du XVIe siècle l’Histoire naturelle des Indies

Le centipède pour les gens sérieux
Avant qu’un éminent scientifique tente de m’étrangler, il convient, pour débuter, d’être un minimum précis. La bêêête dont nous nous entretiendrons tout au long de cet article est multiple. Pour plus de détails je vous renvoie au site Encyclopaedia of life mais, pour résumer, elle fait partie, au sein des invertébrés, de l’embranchement des arthropodes (“les pieds articulés” en grec). Et plus précisement des myriapodes (“10 000 pieds” en grec). Cette classe comprend des animaux aussi différents 2 que la iule ou le scolopendre, pour les plus connus chez les Béotiens que nous sommes.

Parmi les nombreuses particularités de cet animal, soulignons son besoin d’un milieu humide et à l’ombre (d’où sa discrétion dans nos contrées). Car le centipède (Utilisons ce terme pour simplifier) ne respire pas comme nous. Au lieu de poumons, il dispose de stigmates : des ouvertures à la surface qui amènent l’oxygène dans l’organisme. Risqué pour lui de s’aventurer au sec car, en ouvrant ces stigmates pour respirer, il peut se déshydrater rapidement. Le centipède aime d’ailleurs tellement l’eau que, grâce à la tension superficielle, il peut littéralement marcher dessus 3.

Autre point amusant, nous devons la création du terme scolopendre au célèbre naturaliste du XVIIIe siècle Charles Linné (ou Carl Linnaeus, ou Carl von Linné, c’est selon), l’un des fondateurs de la nomenclature binominale (permettant de classer les sous-espèces), de la taxinomie (comment prénommer toutes les bêtes qui peuplent – plus pour très longtemps…- cette terre) et de l’écologie. Un chouette type en somme. Mais avant que cet article ne se dirige vers une soirée Théma sur Arte, laissez moi assouvir votre soif de violence et de sensations fortes en vous présentant le big boss de la famille, “le grand myriapode blanc” : le scolopendra gigantea !

Tremblez, mortels !

Oubliez les mille pattes européens longs de quelques misérables centimètres, avec le scolopendra gigantea on cause de 20 bon centimètres, sachant que les spécimens les plus âgés peuvent dépasser les 40 cm (Le plus long mesuré est un spécimen de 45 cm au Venezuela mais il est probable que certains atteignent les 50 cm). Si vous souhaitez le rencontrer, il vous faudra prendre un billet pour le nord-ouest de l’Amérique du Sud, les îles Trinidad, la Jamaïque, Hispaniola ou Saint-Barthélémy 4.

En dehors de sa taille qui signifie d’emblée à un animal sensé “Don’t fuck with me”, le scolopendra gigantea dispose, en plus d’une paire de mandibules pour choper sa proie, d’une autre paire de pattes modifiées (merci l’évolution) bourrées de poison. Si la dose n’est pas des plus adaptée pour un homme, sa morsure est quand même très douloureuse et peut venir à bout d’un enfant ou d’un adulte en mauvaise santé.

Je vous laisse donc imaginer ce qu’il advient des insectes, vers, lézards et autres araignées qui passent à sa portée…En silence et en douceur” comme aurait pu le dire le général Franklin Kirby. Ceci dit, en plein règne de l’image, il m’était impossible de ne pas vous proposer cette vidéo étonnante : un scolopendrae gigantea matrixus qui a décidé de se boulotter une chauve-souris. Les pervers peuvent admirer en cliquant sur play (et se rendre ensuite sur les affrontements suivants : Centipède géant vs Rat, Centipède géant vs lézard et Centipède géant vs Serpent). Les plus émotifs peuvent sauter directement au prochain paragraphe.

Figures préclassiques de centipèdes retrouvées à Chiapa de Corzo et gravées sur os

Mythes 5 et Centipèdes
– Le Gu chinois
Bienvenue donc en Chine ou, pour être plus précis, le sud du pays et les provinces de Hunan, Jiangxi et Fuchian. A une époque où la magie faisait partie de la vie de tous les jours. Comme le résume bien le terme grec pharmakon (qui donnera pharmacie), les potions, filtres et autres elixirs peuvent servir aussi bien de remède que de poison. Et le Gu n’échappe pas à la règle.

Mais pourquoi en parler ici ? Et bien tout simplement parceque notre cher centipède en est l’un des principaux ingrédients. Comme l’expliquent le scientifique Joseph Needham et l’historien Wang Ling, spécialistes de la question, dans leurs travaux : “Le poison était préparé en plaçant plusieurs insectes venimeux (mais également des vers ou des serpents) à l’intérieur d’un récipient. Et celui ci maintenu fermé jusqu’à qu’ils se soient tous entredevorés et qu’il ne reste plus qu’un survivant. La toxine était alors extraite de ce survivant, appelé ku”. Or, vous avez pu déjà pu le constater dans les paragraphes précédents, le centipède a de la ressource. Et, bien souvent, c’est lui le survivant 6

Suite à cette préparation darwinienne, le ku pouvait servir à deux utilisations : un filtre d’amour, pour lier une personne à une autre, ou jeter un sort afin de s’approprier la santé ou la richesse d’un ennemi. D’après les recherches en la matière, la plupart du temps, seules les femmes étaient habilitées à préparer le Ku (Un parallèle avec la “gestation” nécessaire au poison ?).

A gauche l’hexagrame représentant le Gu, et ayant également comme signification la dégénérescence. A droite, deux anciens pictogrames du Gu, constitué d’un récipient et d’insectes.

Difficile de dater exactement l’origine de ce rite (et encore plus pour un non spécialiste de l’histoire chinoise comme moi) mais l’idéogramme du Gu (voir plus haut) est l’un des plus anciens, sachant que l’on date l’apparition de l’écriture dans cette zone vers le XIVe siècle avant Jésus Christ. Ces pratiques magiques vont peu à peu perdre en importance sous la dynastie Tang (618 à 907 après JC) mais elles ne disparaitront pas de la mémoire de tribus isolées.

J’en reste là car j’ai déja du aligner suffisamment d’approximations. Mais pour les plus curieux, voici une petite liste d’articles à lire sur le sujet : Le premier, et le plus évident, c’est bien sur la page wikipedia mais je vous conseille de lire ce petit guide d’Eric Gordon qui vous donner pas mal de pistes.

Sinon, de façon plus générale sur l’utilisation des poisons et autres drogues, un livre de Frédéric Obringer, L’aconit et l’orpiment. Drogues et poisons en Chine médiévale, est disponible en français chez Fayard. Ou vous pouvez consulter ce sujet dédié sur le forum China History.

Enfin, de manière à faire une transition en douceur avec notre prochaine partie, lisez également cette légende chinoise sur Fairy Tale qui vous expliquera comment ont été choisis les animaux pour composer le calendrier. Et comment le coq est devenu le pire ennemi du centipède.

Des centipèdes gardent la maison des ténèbres, faites d’os (Image extraite du Codex vaticanus)

– Le centipède et la mort : Japon, Egypte et Amérique du Sud

Le centipède est une créature rampante, dangereuse et aimant l’obscurité. Pas étonnant donc qu’il symbolise la mort, du Japon à l’Egypte ou l’Amérique du Sud, en particulier ches les Mayas.

Restons encore un peu en Asie avec le Japon, et le conte My Lord Bag of Rice. Il met en scène le héros Hidesato qui doit combattre le centipède géant Seta, dans les montagnes près du lac Biwa. Hidesato pourfendra le monstre en enduisant de salive une flèche qui se fichera dans son cerveau. En récompense, le roi Dragon lui offrira un sac de riz qui ne se vide jamais.

La dimension épique de l’affrontement est sympathique mais c’est quand même un peu maigre niveau symbolique. Tournons donc plutôt vers l’Egypte, où le culte des morts avait atteint des sommets.

Le centipède y était vu comme un animal protecteur. Celui qui se nourrit d’insectes et autres petits animaux sources de la décomposition de la chair. Protecteur des morts, il est même devenu, à Heliopolis, l’un des aspects du dieu Osiris. Simple coïncidence phonétique avec la légende japonaise mais, sous cet aspect, Osiris était appelé également Sepa (ou Sep).

Le centipède sait cependant s’occuper aussi des vivants. Sa connaissance du poison en a fait le protecteur des personnes mordues par les serpents ou les scorpions (on retrouve encore ici le pharmakon). Et, de part sa nature rampante, il est également associé à la terre, faisant de lui une créature chtonienne, diront les plus savants. Comme l’avaient remarqué les Egyptiens – et également Charles Darwin – sans le travail inlassable et anonyme des vers de terre, pas de terres fertiles. Ce n’est pas trop le boulot de base d’un carnivore comme le centipède mais, avec un habitat similaire au ver de terre, il en est devenu le symbole. Le centipède, un taxeur de gloire que doivent maudire les lombrics.

La cihuateteo, esprit des femmes mortes en couche dans la mythologie aztèque. On la voit ici avec un centipède près de sa bouche, lien possible avec le monde des morts.

Par goût personnel de Gwendal 7, et au vu de la matière, je m’attarderai plus sur la culture maya. On y retrouve cette référence à la fertilité des sols mais il est pourvu également d’une dimension nocturne. Nous connaissons tous l’importance que revêtait le soleil dans les cultures amérindiennes. Or son créateur (dans sa forme mythique l’animal est paré de sept queues) n’est autre que le dieu soleil en personne, ce que l’on peut voir dans ses attributs, coiffé de centipèdes ou les prennant dans la main (Pas trouvé d’illustrations mais vous pouvez faire des recherches sur Kinich Ahau).

Plus intéressant encore est son opposition au serpent, l’animal qui fait la jonction entre terre et ciel. Ainsi le centipède devient le lien entre la terre et le monde souterrain, l’infra-monde, celui de l’obscurité et de la mort. Avec leurs corps en tube, centipède et serpent deviennent des canaux entre deux dimensions, un peu comme les trous de ver (Wormholes en anglais) en astrophysique.

Pour plus de renseignements, je vous renvoie au livre Antropologia de la Eternidad, la Muerte en la cultura maya d’Andres Ciudad Ruiz, lisible sur Googlebooks, et dont les dessins, retravaillés, ont servi, en partie, à illustrer cet article.

Centipede bicéphale sur une bouteille en céramique de Las Bocas

Le Centipède, ce (long et fin) lettré

C’est bien joli les Mayas mais ces références sentent un peu la poussière. A l’heure où vous surfez avec classe le web à des vitesses prodigieuses, le centipède aurait-il perdu de son aura dans notre culture contemporaine ? Que nenni ! Vous avez déjà pu le constater tout au long de cet article, grâce aux fabuleux dessins de Gwendal, mais nous le retrouvons également chez d’autres artistes qui ont le mérite d’être plus connus que lui. 8

Exemple le plus flagrant, car récent : Human Centiped de Tom Six, sorti en 2009. Un film d’horreur dans la grande lignée de ceux consacrés aux savants fous façon Mengele. Sauf qu’ici sa marotte, des plus originales, est de faire un centipède à taille humaine en “soudant” des personnes bouche à cul, si vous me permettez l’expression. Bien que l’idée m’ait fait marrer, je n’ai pas encore pu le voir donc je vous dirige vers deux critiques : la première de Tibo sur Strange Movies et la seconde par Philippe Delvaux sur Sueurs froides. Ou vous pouvez simplement lancer le trailer ci-dessous. Âmes sensibles tout ca, tout ca.

Passons plutôt à l’adaptation 9 du Festin nu de William Burroughs par David Cronenberg. Le film en lui même a l’atout de faire découvrir le grand Peter Weller en dehors du phagocytant, mais génial, Robocop 10 et qui joue ici l’auteur du Festin nu. Mais ce qui fait tout l’intérêt ici est la fascination de Cronenberg et Burroughs pour le coté sombre de l’homme, qu’il se trouve dans son esprit influençable ou sa chair mortelle. Tout ce que peut symboliser le centipède.

Burroughs 11 reprend ainsi l’idée du Ku et de la culture maya avec la drogue appellée “viande noire”, produite à partir des intestins du centipède aquatique géant du Brésil. Présentée comme une substance apte à sevrer le héros de son accoutumance à une drogue, “la viande noire” n’est au final qu’une autre forme d’addiction. A la science, à ceux porteurs d’un savoir “objectif”, “neutre”. Réduisant l’homme à une partie d’un grand tout, un segment de centipède, sans plus aucune volonté propre 12

Comme le mentionne cet excellent papier en anglais d’Egil Skallagrimson sur Kuro5hin , il est probable que Burroughs ait developpé son aversion du pouvoir suite au travail de son oncle, Ivy Lee, à l’origine du concept des “relations publiques”. L’autre nom, politiquement correct, de la propagande. Pas encore eu le temps de vraiment m’intéresser au personnage (je crois me souvenir qu’il existe un documentaire sur lui), mais quand on sait qu’il a prodigué ses conseils à Roosevelt comme à Hitler, il provoque mon intéret immédiat.

A lire sinon, un papier d’Anthony Sytruk sur Film de culte, qui fait un lien intéressant avec Barton Fink des frères Coen et la dimension autodestructrice de la création.

Nous terminerons cette incartade cinématographique par une référence moins visible que les bébêtes insectoïdes de Cronenberg : Enter the Void, de Gaspard Noé. Abattu lors d’un deal de drogue, le héros du film, Oscar, va voir son âme errer dans Tokyo. Inspiré du Livre tibétain des morts, nous suivons ainsi, en vue subjective, l’âme d’Oscar passer d’un lieu à l’autre… par la magie des trous, des canaux entre ces différents endroits. Un peu comme si nous prenions le Centipede Express chez les Mayas.

Manifestement trop à jeun lors de sa vision, et plus surement obnibulé par mon sujet, je pousse le bouchon un peu loin. Aussi, pour contrebalancer mes élucubrations, vous pouvez lire deux papiers sur le film : un sur le site de Versus et l’autre, par Hicks, chez l’Ouvreuse.

Et comme tout doit se terminer en musique, place à nos amis de Cephalic Carnage, avec leur morceau Scolopendra Cingulata. Sous vos applaudissements !

Hmm, j’aurais peut-être dû refaire l’avertissement aux âmes sensibles. Tant pis !

Et bon passage de la dimension 2010 à à la dimension 2011 à tous !

Texte : Professeur Graznok
Illustrations : Gwendal

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Pas de lien vers la vidéo de la Bande à Basile ici. J’ai des limites dans la torture psychologique.
  2. Pour celui qui prend le temps de le regarder au lieu de s’enfuir à leur vue. On appelle ca un zoologiste
  3. Serait-il donc alors le véritable inventeur du ski nautique ?
  4. J’en vois qui partent modifier leurs prochaines vacances… Dans un sens plutot qu’un autre
  5. Non, pas celle là
  6. Un vrai casse-ku quoi – Les notes de bas de page me perdront…-
  7. Note de Gwendal : « C’est mon blog, faut pas l’oublier !« 
  8. Note de Gwendal : « Ca sera retenu sur ta paie !« 
  9. Je n’ai pas encore lu le bouquin. C’est mal.
  10. Que ceux qui ne sont pas encore convaincus par son talent filent se regarder Les aventures de Buckaroo Banzai à travers la huitième dimension !
  11. Note : une page exhaustive lui est consacrée sur Lawrence.com
  12. Une image que l’on retrouve aussi dans le final de Society, de Brian Yuzna