Bwitologie : le requin (2/2)

octobre 5th, 201110:52 @

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Bwitologie : le requin (2/2)

Deuxième partie de l’exposé du professeur Graznok consacré au requin. Figure incontestée et incontestable dans le domaine pointu de la bwitologie, notre cher professeur, après avoir soulevé les caractéristiques si particulières de cette bêêêête, se penche sur l’image que s’en fait l’homme. Des iles Hawaï au Golfe de Guinée, du chef-d’oeuvre cinématographique au nanar de compétition, plongez avec lui dans notre inconscient collectif !

Le requin, entre crainte et respect

Exemple de représentation du requin en Polynésie

Pour débuter, quoi de mieux que de vous entretenir de peuplades qui connaissent le mieux la bêêête ? La place du requin dans la culture océanienne est à ce titre des plus importantes. Avec le poisson comme ressource principale de nourriture,  il est nécessaire de s’aventurer dans le domaine du requin. Et pas question de faire le mariole avec lui. Il est sacré et toute offense pourrait entrainer la disparition de la ressource.

Dans les iles Tonga, les habitants d’Eue’iki pratiquent ainsi une pêche rituelle au requin. Je vous laisse lire ce témoignage de Tevita Kavafolau, ancien pêcheur, pour le détail mais l’animal ainsi capturé (au noeud coulant) était interdit à la vente et partagé selon un ordre hiérarchique, le chef du village étant le premier sur la liste.

Ce respect mêlé de crainte pour le requin se retrouve également dans la culture hawaienne avec la déesse Ka’ahupahau et son frère Kahi’uka. Ils étaient considérés comme les gardiens de la baie de Pu’loa, protégeant les pêcheurs et ramasseurs de perles des attaques des autres requins.

En 1908, les Américains débuteront la construction d’une base navale à Pu’loa, désormais appellée Pearl Harbor. Mais en 1914, à l’endroit même ou la déesse Ka’ahupahau était censée se reposer, la forme de radoub fut détruite par des secousses dans le sol. Tremblements de terre ou déesse rendue furieuse par cette intrusion ? A vous de voir.

En attendant, vous pouvez en savoir un peu plus sur Ka’ahupahau en lisant cet article sur Asia Pacific Digial Library. Et voici une légende hawaienne sur Ka-moho-alii, le roi des requins.

Masque de requin de l’ethnie Bidjogo, originaire de Guinée Bisau.

Autre région du monde farcie de requins, le Golfe de Guinée en Afrique accorde un rôle similaire de gardien, d’esprit des eaux. Et l’on retrouve la pratique de la chasse rituelle, avec des chants pour attirer le requin qui assurera une bonne pêche.

Autre exemple de masque africain symbolisant le requin. Je n’ai en revanche pas d’infos sur son origine.

En dépit de recherches incessantes, j’ai trouvé malheureusement peu de récits africains sur le requin, si ce n’est ce conte mettant en scène le requin dans le role du berneur-berné. Mais, à la fin du XIXe siècle, le roi béninois Behanzin, surnommé Hossu Bowelle (Le “roi requin”) fut l’un des plus craints dans la région. Ayant droit de vie et de mort sur ses sujets, la vénération dont il était l’objet atteignait un tel point que sa salive ne devait pas toucher terre. Pourvu en armes par les Allemands, il tint tête pendant quatre ans face à l’armée française, fort de 25000 guerriers dont 5000 femmes qui constituaient un corps d’élite.

Le dieu aztèque Cipactli sous sa forme de requin, avec sa nageoire caudale caractéristique.

Et en Amérique me direz vous ? Et bien c’est un peu le même topo : on déconne pas avec le requin. Chez les Aztèques on le retrouve sous la forme de Cipactli, monstre prenant également la forme d’un serpent ou d’un crocodile. Lors de la création du monde, les dieux partirent à la recherche de la créature dans la mer primitive, la capturèrent et la déchirèrent en deux. Une partie de Cipactli forma notre terre et l’autre les cieux. Pour plus d’infos, allez lire cet article de Matthew T. McDavitt.

Masque de requin sculpté par l’artiste américain John C. Hudson.

La peur engendrée par le requin est cependant habilement retournée par certaines tribus amérindiennes. L’animal y est vu comme un totem d’ombre, celui qui rassemble tous nos peurs les plus fortes (celle du sang, des profondeurs, de l’obscurité, d’être dévoré, de la mort tout simplement). Arriver à y faire face permet de s’en faire un allié. Maitrisant ses émotions, suivant ses instincts, toujours en mouvement : avoir le requin comme totem permet ainsi de naviguer sans peur dans les eaux de la vie.

Autre exemple de masque de requin amérindien, sculpté par Russel Williams

L’un des mythes les plus étonnants concernant le requin reste sans nul doute celui des glossopètres (Lire àce propos l’article sur Reefquest Center for Shark Research). Le naturaliste romain Pline l’Ancien fut l’un des premiers à découvrir ces étranges “langues de pierre” (en latin) qui, selon lui, tombaient du ciel lors des éclipses de lune. Lors de la Renaissance, leurs origines se modifièrent : elles étaient des langues de dragon ou de serpents, coupées par Saint Paul lors qu’il vint à Malte (lieu où elles furent découvertes). Et pour rejoindre le précédent article sur les Yokais, ces glossopètres étaient considérées au Japon comme des serres de Tengu. Elles étaient utilisées en Europe notamment pour se protéger de la mort par poison, entrainant malheureusement la mode du collier en dent de requin. Mode que l’on retrouve encore actuellement en bord de plage, option moquette pectorale.

Une gravure présentée par Niels Stensen dans son compte-rendu de dissection.

La véritable explication de l’origine de langues ne vint qu’en 1667, grâce au géologoque et anatomiste danois Niels Stensen. Il lui fut confié la mission de disséquer une tête de requin, pêché à Livourne et apportée à la cour de Florence. C’est lors de la dissection de l’animal que l’anatomiste se rendit compte de la similarité des dents de requin et de glossopètres dans leur forme et leur structure. La découverte de ce processus de fossilisation eu pour conséquence de reconsidérer l’âge de notre chère planète, vieille à l’époque de seulement quelques milliers d’années. Et de permettre l’apparition de disciplines comme la géologie et la paléontologie. On dit merci qui ? Merci le requin !

Une des plus anciennes représentations du requin en Europe, par l’écrivain et écclésiaste suédois Olaus Magnus.

Comme nous sommes revenus en Europe, autant jeter un coup d’oeil à l’image du requin. Et le moins que je puisse dire est qu’elle n’est pas très glorieuse. Un animal dangereux dans un élément liquide tout aussi dangereux pour résumer. Et ce ne sont pas ces toiles qui diront le contraire :

Watson et le requin, peinture de John Singleton Copley, 1778. Brook Watson, la personne en fâcheuse situation, deviendra par la suite maire de Londres… avec un bout de jambe en moins.

Le Gulf Stream, peinture d’Homer Winslow, 1899. On retrouve une similitude entre le requin au premier plan et celui dans la peinture précédente, avec un four béant et un regard sans vie.

Alors bien sur, on peut toujours citer Hemingway qui, dans son livre Le vieil homme et la mer, brosse un joli portrait du requin mako :

Tout en lui était magnifique à l’exception de sa machoire… Il n’était pas un charognard ou un ventre affamé… Il était beau et noble et ne connaissait pas la peur

Mais rappelons au passage qu’il brula de rage des milliers de requins sur la plage, ayant eu le malheur de lui voler des prises lors de ses parties de pêche. Et qu’il n’hésitait pas à y aller à la mitrailleuse thompson pour le plaisir.

I’m gonna kill you nooooow !

Cette image du tueur froid qui a traversé la culture européenne (Lire à ce sujet cet article fort intéressant) n’est ainsi pas négligeable dans l’impact qu’a eu (et a encore) un film comme Les Dents de la Mer. Je n’épiloguerai cependant pas longtemps sur ce chef-d’oeuvre, et me contenterai de vous orienter vers ce très bon papier de Citizen Poulpe et cette émission de Rafik Djoumi (sur abonnement) où une séquence du film est superbement décortiquée.  Aussi je me contenterai de conclure par cet extrait définitif :

Cette séquence, écrite par le scénariste Howard Sackler, John Milius (réalisateur de Conan le Barbare) et Robert Shaw (qui joue le rôle de Quint), reprend l’épisode historique de l’Indianapolis. Plus d’infos ici.

Y a plus d’respect de nos jours…

Malheureusement, n’est pas Spielberg qui veut. Et cette image si puissante du requin a été depuis débitée en tranches et reconditionnée facon saucisse industrielle. A la pointe à l’époque pour recycler les idées de films à succès, les Italiens tireront les premiers avec La Mort au large d’Enzo G. Castellari, qui enchantera les amateurs, et à qui je conseille la chronique de Nanarland. Universal Pictures, après un procès pour plagiat remporté, se chargera ensuite, avec Jaws 3 et 4, de frelater elle même le produit. Même si l’on peut toujours compter sur quelques autres artisans fauchés pour faire de la distillation clandestine.

Relegué désormais aux séries B, le requin a cependant muté récemment, grâce à des boites de production comme Asylum ou New Horizon pcitures de Roger Corman, gagnant ses galons de monstres géants facon Godzilla. Je vous rassure, aucune pépite du septième art à l’horizon mais des concepts suffisamment débiles pour faire lever le sourcil du cinéphile déviant.

Cet aspect nawakesque, source de comique teinté d’incompréhension, se retrouve également dans l’expression anglaise “jumping the shark” (sauter par dessus le requin) utilisé en télévision. Expression qui s’applique pour une série télévisée populaire lorsque les scénaristes, à bout d’idées, tentent tout et n’importe quoi pour maintenir l’intérêt du téléspectateur. Ce qui a pour conséquence de rendre les épisodes de plus en plus incohérents.

Alors oui, cher lecteur, tout ce rire est certes salutaire car il permet au requin de continuer à vivre dans notre imaginaire, mais ne nous laissons pas submerger par le dénigrement facile, tendance pernicieuse de notre société contemporaine. Sachons lui rendre hommage comme ont pu le faire nos ancêtres des quatre coins du globe. Et, souvenons nous de lui en nous recueillant, à l’écoute de ce requiem réalisé par mes soins lors de mes vertes années :

« Le requin, aboutissement de 450 millions d’années d’évolution est un animal proche de la perfection. Au sommet de la chaine alimentaire, il n’a de prédateur que l’homme. sa réputation de tueur sanguinaire, totalement injustifiée et amplifiée par la croyance populaire, n’est due qu’à une minorité d’espèces. Le requin restera, quoi qu’on en dise “le prince et le seigneur des mers

Vous pouvez disposer.

 

 

 

 

 


(Note de Gwen : ce qu’on se marre à la mise en page)

Dessins : Gwendal
Texte : Professeur Graznok

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