Cléopâtre : la rêverie animée de Tezuka

novembre 23rd, 20116:30 @

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Cléopâtre : la rêverie animée de Tezuka

Le lecteur fidèle le sait probablement déjà, mais la découverte (tardive) d’Osamu Tezuka fut une magnifique claque dans la figure pour votre serviteur. Ce type est un génie, de la stature d’un Léonard de Vinci, point barre. J’essaie depuis de rattraper mes lacunes en découvrant son oeuvre gigantesque et voici qu’il y a peu, en parcourant les internettes, je suis tombé sur son adaptation très personnelle de l’histoire de Cléopâtre (Alias Kureopatora en japonais). Deuxième film de la trilogie Animerama, pionnière de l’animation pour adulte au Japon, l’oeuvre de Tezuka et Yamamoto est déconcertante, drôle, crue, poétique. Et bordélique. Aussi avait elle tout pour trôner en ces lieux. Sautons donc dans la DeLorean et direction l’Antiquité sauce wasabi. Banzaï !

Avertissement au lecteur destiné à éviter tout courrier outré : le contenu du film pouvant poser trop de questions, intéressantes mais un peu précoces, aux plus jeunes 1 et choquer les âmes les plus sensibles 2, merci de ne pas poursuivre cette lecture si vous faites partie de l’une ou l’autre de ces catégories. Pour les autres, enjoyez.

Père, voire dieu, de la bande dessinée au Japon, l’influence de Tezuka est gigantesque. Mais, ironie de l’histoire, s’il a connu le succès grâce au manga (et à ses personnages d’Astro Boy ou du Roi Léo), ce médium n’a jamais pu le combler comme l’animation, qui lui procurera pourtant ses plus grands échecs.

Emerveillé par les dessins animés de Walt Disney 3 qu’il a vus des centaines de fois, Tezuka n’a eu de cesse de rivaliser avec son modèle. C’est ainsi qu’il lancera en 1961 Mushi Production, son propre studio d’animation, financé par l’argent tiré de ses mangas.

Mushi Production se place alors en concurrence directe avec le géant Toei Animation  4 avec des animés spécialement conçus pour la télévision. Le succès est colossal avec l’adaptation d’Astro Boy (Astro le petit robot en français), diffusée en 1963 et regardée, à son apogée, par près de la moitié de la population japonaise équipée d’un poste de télévision ! Astro Boy sera de plus la première série animée diffusée hors du Japon 5.

Cependant le rythme de diffusion à la télé (près de 200 épisodes en trois ans) impose de sévères contraintes, dont l’utilisation du procédé d’animation limitée  6. Impossible donc de rivaliser avec la qualité des longs métrages de la Toei, ce qui frustre Tezuka.

D’où son idée de se lancer dans un projet plus ambitieux : la trilogie Animerama (contraction typiquement japonaise d’anime, cinema et drama) dont le but est de s’adresser, pour la première fois, à un public adulte.

En 1969 sort ainsi le premier long métrage de la trilogie, une adaptation des Mille et Une Nuits, dont le héros reprend les traits de… Jean-Paul Belmondo ! 7. Je n’ai malheureusement pas encore pu le voir mais ce long métrage fut un succès lors de sa sortie, encourageant Tezuka à poursuivre dans cette direction.

Pas plus tard qu’en 1970 sort le deuxième long-métrage, Cléopâtre, coréalisé avec Eiichi Yamamoto. Et, à l’image du 200 Motels de Zappa, c’est une oeuvre totalement “autre” que nous propose le papa d’Astro.

Propulsés dans un futur intersidéral rappelant furieusement 2001, l’Odyssée de l’espace  8, nous faisons la connaissance de Jiro, Maria et Rupo qui décident de voyager dans le temps afin de percer le secret de Cléopâtre.

Lybia, personnage dans lequel se réincarne Maria…

Même pas cinq minutes et les yeux du spectateur s’équarquillent à la vue de nos trois héros, mélanges de prises de vue réelles et de visages redessinés. L’idée est originale mais le résultat, plus de 40 ans après, est d’une laideur assez fascinante. Et on se demande alors si l’on a vraiment lancé le bon film.

Ionus, le gladiateur, dans lequel se réincarne Jiro…

Heureusement nous voila expédiés à rebours dans le continuum espace-temps, direction l’Egypte antique. Et les esprits de nos trois héros de se voir transférés dans les corps de Lybia, rebelle à l’ordre romain, pour Maria, de Ionus, gladiateur romain blond, pour Jiro et enfin de Lupa, un… léopard, pour le malheureux Rupo, qui s’attendait avant le voyage à pouvoir profiter des plaisirs charnels de Cléopâtre. Dommage !

… et Lupa, pour le malchanceux Rupo. Un léopard qui, au vu de sa tronche, vient d’être adopté par le professeur Graznok.

Le film va suivre alors les aventures de ces trois personnages, sur une trame plus ou moins historique, contant la romance entre Cléopâtre et Jules César puis avec Marc-Antoine. J’arrête cependant là de vous narrer le film, pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, mais surtout parce que cela relève de la gageure, tant l’idée de cohérence du récit s’avère secondaire pour Tezuka et Yamamoto. Pas vraiment de quoi s’étonner alors que Cléopâtre fut un bide, qui menaça de couler Mushi Production.

Jules César (oui, il a la peau verte, cherchez pas) et Cléopâtre.

Cependant, malgré tous ces défauts, la vision de Cléopâtre reste magique et plaisante, tant le film fourmille d’idées. Tel un gamin qui peut enfin réaliser son rêve animé, Tezuka part dans tous les sens, expérimente, ose les ruptures de ton les plus abruptes et les changements de techniques graphiques 9.

L’une des oeuvres présentées lors du défilé artistique surréaliste à Rome. Si vous connaissez l’oeuvre originale je suis preneur, parce que là je sèche.

Cela donne ainsi une scène de parade romaine mutant en ode à l’art européen, en passant par l’assassinat de César version théâtre japonais. Rien que ca. Sans parler des dizaines de clins d’oeil facon Gotlib, où l’on retrouve des personnages comme Astro Boy, l’Oncle Moustache 10 ou même la créature de Frankenstein. Et je vous passe les scènes érotiques expérimentales. Années 70 vous avez dit ?

L’une de scènes érotiques du film, tout en crayonnés épurés et à l’animation basée sur la respiration. Joli.

Le cul est d’ailleurs l’autre principal intérêt de Cléopâtre. Même si à l’heure de YouPorn et des films cryptés de Canal+, le film est des plus légers, c’est une vraie révolution dans les années 70. Rien moins que le premier long métrage érotique animé au Japon, genre que l’on connait également sous le nom d’hentai. Que les adolescents et jeunes adultes du monde entier soient donc reconnaissants envers Tezuka.

En parlant d’exploitation, c’est le moment pour un plan nichon ! (Agrémenté d’une nouvelle tronche démente de Lupa qui fait fondre le professeur Graznok)

La dimension érotique du Cléopâtre de Tezuka deviendra d’ailleurs l’argument principal de vente aux Etats-Unis quand il sortira en 1972. Réintitulé Cleopatra : Queen of Sex le film sera soit disant classé X 11, dans une démarche typique du cinéma d’exploitation, afin de surfer sur le succès de Fritz the Cat de Ralph Bakshi sorti la même année.

Bref, Cléopâtre a de quoi ravir les amateurs d’anime, d’histoire, de science-fiction, d’érotisme et de films cultes. Ou tout simplement ceux qui souhaitent se faire un voyage psychédélique dans l’univers gigantesque de Tezuka, histoire de voir plus loin que son image lissée par la légende.

Et il y aussi de quoi ravir les amateurs de violence !

Addendum

Et le troisième film de cette trilogie ?, me lance ce charmant lecteur de Carpentras, histoire de me mettre à l’amende. J’y viens justement.

Sorti en 1973 et réalisé cette fois entièrement par Eiichi Yamamoto, Tragedy of Belladonna (Kanashimi no Belladona en japonais) s’inspire de La Sorcière (1862), de l’historien français Jules Michelet, et reprend ce cocktail fait de drame et d’érotisme.

Je n’ai malheureusement pas encore pu le voir, en dehors de la bande annonce ci-dessous 12, mais les inspirations graphiques de Yamamoto, en particulier l’Art Nouveau, Gustav Klimt ou Egon Schiele, ont titillé ma curiosité. 

Tout comme Cléopâtre, Tragedy of Belladonna fut un échec lors de sa sortie, entrainant la faillite de Mushi Production. Tezuka ne produira alors plus de long métrage avant 1978 et Le Prince du Soleil, premier long métrage animé destiné à une diffusion télé.

Une capture de Tragedy of Belladonna, aka Belladonna of Sadness aka Kanashimi no Belladona (on s’y perd).

“Et comment fait on pour voir cette trilogie Animerama ?”, m’interpelle de nouveau cet aimable (mais un peu agaçant) lecteur de Carpentras. Et bien direction le site PlayAsia pour vous procurer les DVD édités par Columbia en 2004, avec respectivement Les Mille et Une Nuits,  Tragedy of Belladonna et Cléopâtre. Comptez de 30 à 60 euros par DVD (sans les frais de port).

Reste sinon le chemin tortueux du web, sur lequel vous pourrez tomber sur une version (incomplète et non sous titrée malheureusement) des Mille et Une Nuits hébergée sur Youtube ou sur une copie de Cléopâtre, traduite automatiquement du japonais au chinois puis du chinois à l’anglais et corrigée à la marge par des fans. De quoi rajouter une nouvelle dose d’étrangeté au film !

Sur ce, je vous salue bien bas et voici en guise de cadeau bonus Jumping, court métrage expérimental de Tezuka daté de 1984 :

Dessins restaurés, textes : Gwen

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Comme ma nièce, que j’embrasse très fort
  2. Comme ma mère ;)
  3. Dont Bambi, dont il avait imaginé une adaptation japonaise dans les années 60
  4. Fondée en 1948, la Toei sortira Le Serpent blanc de Edit : Taiji Yabushita ( direction artistique par Kazuhiko Okabe), premier long métrage d’animation japonais en couleur
  5. Aux Etats-Unis dès 1963. Il faudra attendre 1986, avec la version colorisée de 1984, pour la voir en France, dans l’émission Le Club Dorothée
  6. Utilisée d’ailleurs également par Disney
  7. A se demander si Bébél n’est pas plus aimé au Japon qu’Alain Delon, le personnage de Cobra, créé par Buichi Terasawa, s’inspirant d’ailleurs également de lui
  8. Coïncidence, Kubrick avait pensé un temps à Tezuka pour s’occuper des effets spéciaux
  9. Chaque animateur était chargé d’un personnage ou d’une scène, le tout étant ensuite regroupé
  10. Premier personnage célèbre créé par Tezuka alors qu’il était encore enfant
  11. Alors que le métrage n’a pas été vu par la MPAA, autorité en charge de la classification des films
  12. Mais je vous conseille de lire cet article sur Esotikafilm