Daniel Clowes : la banalité anormale

juin 18th, 20114:06 @

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Daniel Clowes : la banalité anormale

Même si des récits longs tels que David BoringGhost World ou Comme un gant de velours pris dans la fonte avaient auparavant eu le privilège d’une édition française, les histoires courtes publiées dans le magazine Eightball restaient encore inconnues dans notre pays. Un manque désormais comblé par l’éditeur Cornélius qui, avec ce recueil d’histoires courtes, 3 à 4 pages maximum, permet de mieux appréhender l’univers original de ce dessinateur et scénariste, dans la lignée de Crumb ou Charles Burns.

Connu grâce à la très bonne adaptation au cinéma par Terry Zwigoff de Ghost World, qui révéla Scarlett Johansson, Daniel Clowes fait partie des grands noms de la BD indépendante américaine. Un talent d’ailleurs récompensé en 2008 par un Eisner award pour sa courte histoire Mr Wonderful.


Moins connu que Ghost World, Art School Confidential est la deuxième adaptation par Terry Zwigoff 1 d’une oeuvre de Daniel Clowes. Un regard grinçant sur les écoles d’art que l’on retrouve également dans la série Daria, avec le personnage de Jane Lane.

Déroutant pourrait être le meilleur terme pour définir son travail. Un trait précis, épuré et au premier abord froid, peu d’action, Daniel Clowes ne cherche pas à charmer son public. Réticent à la tendance majoritaire du comics, obnibulée par des héros costumés et leurs exploits pyrotechniques, Clowes nous plonge la tête la première dans un univers des plus banals. Une représentation contemporaine de notre monde comme si elle était restée bloquée dans les années 50. Ces années papier glacé, plastiques, sans aspérités.

Mais ce décor propret, Clowes n’a qu’une idée en tête : le faire imploser grâce à ses personnages. Des personnages tellement normaux qu’ils nous déstabilisent, habitués que nous sommes aux figures iconiques. Des hommes et des femmes médiocres, névrosés, pathétiques, lâches mais qui, grâce au talent de son auteur, arrivent à nous émouvoir. Auxquels l’on s’attache et que l’on peut, pour certains, comprendre. Mais pas de pathos ni de larmoyant dans cette démarche. Daniel Clowes possède une férocité et un cynisme redoutables. Et ses chroniques au vitriol n’épargnent personne : sportifs, intellos, hippies, classe moyenne, chrétiens ou satanistes, aucun n’est à sauver. Et surtout pas les auteurs de BD, et Clowes lui-même.

Pour arriver à ses fins dans cette entreprise de démolition jubilatoire, Clowes reprend à son compte dans Eightball l’histoire de cet art populaire. Revisitant, tel Crumb, ses codes et ses tics. Strips en 3 cases à la Peanuts, trait cartoonesque, récits en vue subjective, super-héros (souvent minables), mises en abîme, il y a là un talent et une aisance indéniables.

Mais ce foisonnement, cet éparpillement du recueil ne doit pas occulter les oeuvres suivantes de Daniel Clowes, prouvant sa capacité à gérer un récit de façon plus posée et profonde. Au portrait cruel de l’habitant de Chicago dans Eightball, prototype du beauf dans toute sa splendeur, Daniel Clowes est aussi capable de dépeindre l’adolescence, l’âge ingrat, d’une manière subtile et bien éloignée des clichés des teen-comedies américaines.

A ce titre Ghost World est une réussite évidente, brossant le portrait touchant de deux jeunes filles pour qui le malaise lié à la sexualité et la difficulté à s’affirmer en dehors des codes sont des combats incessants. Une attirance pour la psychologie et les conflits intérieurs qui peut également, à l’instar de certains métrages de David Lynch, basculer dans l’absurde et le fantastique comme dans Comme un gant de velours pris dans la fonte.

Déroutant, Daniel Clowes l’est donc sans aucun doute mais il vous secouera intérieurement, jusqu’à y prendre une place qu’il ne quittera plus.

Texte : Gwendal

Bibliographie

– Comme un gant de velours pris dans la fonte, Cornélius

– Ghost World, Vertige Graphic

– Caricature, Rackham

– David Boring, Cornélius

– Pussey !, Rackham

– Ice Haven, Cornélius

– Eightball, Cornélius

Filmographie

– Ghost World ,co-scénariste, réalisé par Terry Zwigoff

– Art School Confidential , réalisé par Terry Zwigoff

– The $40,000 Man , co-scénariste, réalisé par Terry Zwigoff, 2008

Liens

– Interview (en français) de Daniel Clowes sur le site pastis.org

– L’art de Daniel Clowes , site amateur dédié à l’artiste. Il n’est malheureusement plus mis à jour depuis 2005 mais le contenu y est toujours consultable

– Article exhaustif (en anglais) de Carina Chocano

– Documentaire diffusé sur Arte

– Extrait d’un documentaire (en anglais) de la BBC à propos de Daniel Clowes

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Notes:

  1. Je vous recommande également son excellent documentaire sur Robert Crumb