Daria : ma misanthrope bien-aimée

décembre 28th, 201211:00 @

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Daria : ma misanthrope bien-aimée

Aaah, Daria. Une héroine qui accompagna moult gens dans cette période frustrante qu’est l’adolescence. Cynique, sarcastique, imperméable à la futilité. De quoi tomber amoureux… ou du moins vouloir aborder cette série animée. Le doute m’a taraudé longtemps car Daria, diffusée sur MTV, bénéficie d’une célébrité certaine (du moins chez les plus de 25 ans) et, à ce titre, n’est pas à proprement parler un sujet “périphérique”. Cependant, après m’être enfin enquillé l’intégralité des épisodes (en VO, et dans le bon ordre), la qualité de la série m’a définitivement convaincu : féminisme, témoignage sur l’ultime génération X des années 90 et influences artistiques sont autant de points sur lesquels s’attarder un instant. Hey ! Ho ! let’s go !

Introduction à Daria

Faisons tout d’abord les présentations pour ceux qui n’ont pas eu le plaisir de découvrir le personnage dans la petite lucarne. Créée par Glenn Eichler 1 et Susie Lewis Lynn, Daria a été diffusée sur la chaine MTV de 1997 à 2001 (ainsi que sur Canal+ en France), pour un total de 65 épisodes d’une vingtaine de minutes. Auxquels s’ajoutent deux épisodes “spéciaux”, Is It Fall Yet ? et Is It College Yet ?, servant de liant entre les dernières saisons.

Cependant ses origines sont beaucoup plus “anciennes”. Daria est en effet un spin-off de l’autre série emblématique de MTV dans les années 90 : Beavis et Butt-Head 2 créée par Mike Judge 3. C’est au sein de cette série que Glenn Eichler créa le personnage de Daria (Dans l’épisode Sign Here, diffusé en 1993). Si son graphisme avait logiquement la patte de Mike Judge, sa personnalité (sens de l’humour acerbe, intelligence) était bien établie.

Aucune référence n’est ensuite faite aux deux célèbres débiles dans Daria, afin de ne pas lui faire d’ombre,  mais la série se place dans une logique chronologique. Après la junior high school (équivalent du collège) dans la ville d’Highland, au Texas, place à la high school (équivalent du lycée) de Lawndale, ville fictive dans le nord-est des Etats Unis.

De l’importance des femmes

« People call me a feminist whenever I express sentiments that differentiate me from a doormat or a prostitute » | « Les gens me considèrent comme féministe dès que j’exprime des sentiments qui me différencient d’une mauviette ou d’une prostituée ». Daria

Féministe, la série l’est sans aucun doute. Et c’est ce qui fait sa principale originalité. Cependant le terme ne doit pas être pris ici pour son aspect militant mais pour la place accordée aux femmes, et ceci d’une facon non caricaturale.

Les principaux personnages féminins de Daria : au premier plan la cheerleader Brittany et derrière, de gauche à droite, Quinn et Daria Morgendorffer et Jane Lane (Manque la studieuse Jody).

A cela des raisons très objectives. Première d’entre elles, la décision de MTV de mettre à l’antenne une série destinée à son public féminin et plus exigeante que le modèle Beverly Hills, 90210 à base d’amours, coucheries et trahisons en tout genre. Ma méconnaissance totale sur le sujet m’empêche de pousser plus loin l’analyse mais je ne peux que vous conseiller de lire l’article de Gary Susman sur TV Squad qui replace Daria dans le contexte des séries américaines destinées aux damoiselles.

Autre point intéressant, la présence importante de femmes scénaristes sur la série ( Huit femmes pour un groupe de 18 auteurs, comme l’explique cet article publié sur le blog Gooseberrybush). C’est toujours agréable à noter dans l’évolution des mentalités mais cela n’explique pas pour autant le talent de la série à mettre en scène des femmes.

Car comme le dit très bien Anne Bernstein, une des scénaristes importantes de Daria 4, dans une interview sur le site DVDaria : “Je déteste quand les gens (en particulier ceux qui engagent des scénaristes) pensent qu’une femme doit automatiquement écrire des personnages féminins, qu’un homme écrit mieux un personnage masculin, etc. Si vous êtes un bon auteur, vous devriez être capable d’écrire une variété de personnages.

Et c’est précisement sur la caractérisation des personnages et les intrigues que Daria peut être vue comme féministe. Elément le plus évident : Daria,  l’héroïne. Mais c’est, au final, plus son amitié avec Jane Lane, artiste et compagnon de solitude et d’ironie, qui est le coeur de la série. En particulier son évolution avec l’arrivée d’un troisième élement (dont je tairai le nom pour ne pas gâcher le plaisir aux innocents).

Après avoir regardé la série dans son intégralité, on réalise de plus que cette qualité d’écriture ne se limite pas à cet ironic duo. Quasiment tous les personnages féminins de la série ont de la profondeur 5 jusqu’à pousser à l’arrière-plan leurs homologues masculins (qui se retrouvent d’ailleurs souvent en sous nombre).

« Being Jane Lane is what I do best » | « Etre Jane Lane, c’est ce que je fais de mieux »

Un parti pris expliqué par Glen Eichler, également dans une interview publiée sur DVDaria :  “J’ai remarqué ce phénomène moi-même après une ou deux saisons. Cela n’était pas volontaire, mais pas non plus une pure coïncidence, car j’ai réalisé que donner plus de pouvoir aux femmes qu’aux hommes donnait à la série un cadre unique – comme si c’était un univers parallèle légèrement différent. De plus, dans les séries télé, les personnages masculins importants ont souvent tendance à faire de l’ombre à leurs homologues féminins, comme une réflexion de la balance des pouvoirs dans le monde réel ou une salle de rédaction. (C’est d’ailleurs peut-être pour cela que, dans beaucoup d’émissions centrées autour d’une jeune fille, celle-ci se retrouve dans une famille sans père). D’une certaine manière, cet équilibre était renversé dans Daria. »

Et dans ce monde renversé, on se prend ainsi à revoir notre jugement sur certains personnages féminins a priori stéréotypés. Que cela soit la mère de Daria, working girl en surmenage mais ancienne hippie et militante féministe, sa soeur Quinn, membre du Fashion Club et préoccupée essentiellement par son apparence, ou même (mais c’est plus rare) Brittany, cheerleader naïve et encouplée à un quaterback lobotomisé.

Life is not fair

« The world is my oyster… but I can’t seem to get it open » | « Je suis une perle dans une huître… mais je n’arrive pas à l’ouvrir »

Cynique et misanthrope, le personnage de Daria peut se considérer comme l’un des derniers emblèmes de la génération X. Cela se manifeste de la facon la plus évidente par la bande-son, faite d’innombrables pastilles punk, grunge et autres groupes alternatifs des années 90 (mais pas seulement). A ce propos, si l’on devait trouver un contemporain musical à Daria, ce serait à coup sûr, plus que le grunge, le Riot grrl (ce qui me permet astucieusement de prolonger ma partie précédente).

Mais cela se manifeste également dans son attitude face à la vie. “A l’image de Dilbert, le personnage de comic-strip, (Daria) essaie de s’accrocher à ses principes dans un monde où ces principes sont ridiculisés”, comme l’écrit Peter W. Guérin dans son article The Beginning of the End sur OutpostDaria.

Jugé totalement absurde, son contact avec le monde se résume ainsi souvent à en faire la critique grinçante (Jane Lane ayant à ce sujet une optique plus basée sur l’amusement). Une position d’observateur finalement facile, car non active, et que Jody, écolière afro-américaine modèle, vient astucieusement souligner à plusieurs reprises dans la série.

Sick, Sad, World : la seule émission qui captive l’attention de Daria et Jane Lane. Un avant goût d’Internet.

Mais je ne résiste pas à prolonger la généalogie de Daria au-delà de la génération X. Particulièrement suite à la lecture de l’article d’Hannah Edlen, Byronic Daria dont je vous livre un petit passage : “Daria est, avant tout, une figure solitaire et aliénée, symbolisant deux thèmes majeurs du mouvement romantique de l’oeuvre de Lord Byron : le désir de se conformer à ses pensées et ses sentiments, et la résistance à s’adapter à une société corrompue. Daria ne s’intéresse pas à la sociabilisation car elle est auto-suffisante. Elle a un intellect incroyable et préfère passer son temps à lire des livres d’auteurs aux puissants messages moraux, incluant George Orwell, Dante, Mark Twain, Kurt Vonnegut, Mary Shelley et Jack Kerouac”. De quoi se sentir tout de suite plus intelligent à la vision d’un “simple” dessin animé :) 6

Une série graphique

Gribouilleur patenté, je ne pouvais passer à coté d’un de mes plaisirs. J’adore en effet le style graphique de la série, tout en traits et aplats, et me suis donc amusé à refaire quelques dessins (que vous avez déja pu apprécier tout au long de cet article). Mais je tenais dans cette partie à rendre un hommage particulier à Jane Lane, et ses nombreux tableaux disséminés au fil des épisodes. Avec le recul du revisionnage, cela m’a d’ailleurs surpris de trouver autant de similitudes dans le style. A croire que j’ai été marqué profondemment par ses dessins (pourtant vus il y a de cela plus de 10 ans, le temps de quelques secondes). Enfin bref, je vais vous éviter la psychanalyse et laisser parler les images :

La suite de l’exposition Daria sur ma galerie Flickr

Une série musicale

Même si je l’ai abordé vite fait plus haut, pas question non plus de faire un papier sur Daria sans musique. Sorti de mes groupes préférés (Cypress Hill, Beastie Boys ou Frank Zappa) je me suis d’ailleurs surpris à rédécouvrir des morceaux de l’époque. Vous trouverez donc sur mon compte Youtube une playlist spécial Daria concoctée par mes soins. Mais rien ne vous empêche d’en faire une à votre propre goût, ceci en consultant le listing des morceaux dans le guide des épisodes sur OutpostDaria.

En voici tout de même un avant-goût :
You’re Standing on my Neck – Splendora

Daria – Cake

–  The Box – Orbital

Queer – Garbage

Hip-Hop – Dead Prez

Pour aller plus loin

Pour regarder la série, je vous laisse chercher comme des grands, mais le plus simple (et honnête) est encore de se procurer le coffret DVD regroupant l’intégrale de Daria et qui est, après un lobbying forcené des fans, enfin sorti aux Etats-Unis en mai 2010. Toujours pas de sortie prévue à ma connaissance en France, mais vous savez également où aller pour l’acheter. Les plus passionnés pourront également se procurer Daria Diaries, un livre écrit par Anne Berstein, scénariste de la série, et qui développe l’univers.

– Le gros avantage du succès de la série Daria est que l’on trouve assez facilement de la documentation sur le net. Vous pouvez bien entendu vous rendre sur la page officielle sur MTV mais il existe plusieurs sites de passionnés, très complets, comme Sick Sad World, OutpostDaria, DVDaria et un site en français, Planète Daria (même s’il n’a plus l’air actualisé depuis 2002). A noter par ailleurs que la communauté de fans s’est énormément investie sur le net, allant même, à l’instar de Star Trek ou Star Wars, à diffuser de très nombreux fanfics, histoire de prolonger l’aventure (Et que vous pouvez découvrir ici).

– Enfin, pour ceux séduits par l’univers de Daria, deux suggestions rapides, avec le film Welcome to the Doll House / Bienvenue dans l’âge ingrat de Todd Solondz (merci d’ailleurs à cet article de m’avoir rappelé ce film) et l’incontournable série Freaks and Geeks de Paul Feig et produite par Judd Appatow.

En vous remerciant.

Texte : Gwendal
Illustrations : Images tirées de Daria, Beavis et Butt-Head et dessins réalisés par votre serviteur, d’après l’oeuvre de Susie Lewis Lynn et Glenn Eichler.

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Et qui travaille actuellement pour le Colbert Report
  2. N’ayant pu voir jusqu’ici que quelques épisodes diffusés dans le temps dans L’oeil du cyclone sur Canal +, je ne m’avancerai pas trop sur la qualité de l’ensemble de cette série. En revanche le long-métrage Beavis et Butt-Head se font l’Amérique est vraiment drôle et à conseiller. Sinon, pour en savoir plus sur la génèse de « Diarrhea », c’est par ici
  3. Réalisateur de l’également très drôle Idiocracy
  4. Anne Bernstein a été pour beaucoup dans la création du personnage de Jane Lane, de par son expérience notamment en école d’art (expérience assez proche du très drôle mais un peu inégal Art School Confidential de Terry Zwigoff, réalisateur de l’adaptation au cinéma de Ghost World de Daniel Clowes. Elle possède un site personnel très complet mais allez faire également un tour sur sa librairie en ligne qui publie des ouvrages étonnants
  5. Il convient d’ailleurs de souligner l’excellent travail sur les voix dans la version originale, que cela soit celle de Daria, interprétée par Tracy Grandstaff, ou celles du Fashion Club et leurs accents inimitables
  6. Pour ceux qui voudraient pousser encore cette généalogie, lisez l’article de Peter W. Guerin, Cynism is painless, qui fait un parallèle amusant avec la série M.A.S.H.