Dischord Records : le noyau dur de Washington DC 1/2

janvier 6th, 20129:20 @

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Dischord Records : le noyau dur de Washington DC 1/2

Témoin et accompagnateur de l’explosion de la scène hardcore de Washington au début des années 80, et de sa transformation durant les années 90 avec le emocore, le label Dischord a fait cracher les enceintes avec les morceaux de Minor Threat, Fugazi, Youth Brigade ou Iron Cross. Et révélé au grand public des musiciens comme Brian Baker, guitariste du groupe punk Bad Religion, Henry Rollins (que l’on a pu voir dans la 2e saison de Sons of Anarchy) ou un certain Dave Grohl, qui officiait dans Nirvana. Petit aperçu de ce label mythique en deux parties.

Fin des années 70, le punk est mort selon les médias, avec la fin tragique de Sid Vicious. Bonjour les années 80, où le cynisme, jadis vanté par les Pistols, deviendra la doxa des yuppies. Lessivé par ses excès de fixes et de lignes, il va pourtant se faire botter l’arrière-train par une armée de teenagers en shorts. Black Flag à Los Angeles, Dead Kennedies à San Francisco ou Bad Brains à Washington DC, les pionniers de la vague punk-hardcore entrainent dans leur sillage une nuée de gamins de 16 à 18 ans qui, s’ils sont trop jeunes pour s’approprier l’esprit de révolte des Clash, ont retenu l’essentiel du message punk : s’emparer d’un instrument, foncer sur scène et balancer toute son énergie.

La capitale américaine va ainsi connaitre au début des années 80 une explosion du punk. Issus pour la plupart des classes moyennes ou supérieures blanches, ces teenagers créent des groupes à la longévité toute relative. Quelques mois, le temps d’une répétition et d’un concert dans la garage ou la cave d’un ami d’ami.


Draw Blank – State of Alert (SOA)
(Pour les fans qui ne sont pas trop à cheval sur la qualité audio, vous pouvez voir un enregistrement live d’époque ici)

Une curiosité pour cette ville entièrement tournée vers les instances politiques. Contrairement à Los Angeles, New York ou San Francisco, DC ne dispose pas du réseau de salles ou de producteurs propres à faire connaitre ces groupes. Ni d’une grande tradition musicale (si l’on excepte des pépites comme Marvin Gaye ou Duke Ellington). Ignorés par les médias et coincés dans leur « trou », il ne leur reste qu’une solution: se débrouiller tout seul. Trouver un endroit pour répéter ou se produire, passe encore. Mais sortir des disques, c’est une autre paire de manches. Une tâche qui n’effraie pourtant pas Ian Mc Kaye et Jeff Nelson, ex membres du groupe Teen Idles.


Get up and go – Teen Idles

Déçus de ne pas avoir pu garder une trace du groupe, ils décident, à seulement 18 ans, de lancer leur propre label : Dischord. Avec l’argent mis de coté grâce à leurs concerts (et en cumulant les petits boulots), ils sortent en décembre 80 un premier LP de Teen Idles : Minor Disturbance.

Un album dont la fabrication constitue la meilleure illustration de leur philosophie. Artwork, pressage (1000 exemplaires, le minimum possible) : tout est réalisé par eux, de A à Z. Y compris les pochettes, comme le rapporte Alec Bourgeois, porte-parole de Dischord, dans un article de Joel Francis. Avec une pochette d’album dépliée en guise de modèle et un stock de carton, chaque album est fait main. La magie du « Do it yourself ».

Les disques se vendent par le bouche-à-oreille et ce premier essai permet à Dischord d’enchainer les productions. Géré par des musiciens, eux-mêmes impliqués dans la scène locale, le label attire les groupes locaux, heureux de pouvoir sortir leur album. Et ceci avec une liberté incomparable : chaque groupe peut partir quand bon lui semble. Car le but du label n’est pas d’enchainer des « coups » ou de trouver le groupe star qui permettra de leur assurer une retraite paisible.

Il s’agit plutôt de rendre compte, documenter, témoigner de la vitalité de la scène locale. « Placer DC sur la carte« , comme le rapporte Christopher Johnson sur NPR Music. Un objectif rapidement atteint, tant les talents en présence sont nombreux. En témoigne la compilation Flex your Head, sortie en 82 et symbole du « son DC ». Iron Cross, Youth Brigade, Government Issue, State of Alert : la scène a largement de quoi se défendre.


Rock n roll bullshit – Government Issue


Live for Now – Iron Cross


Youth Brigade – Barbed Wire

Car la concurrence avec New York, sa voisine, est réelle. Ne pouvant plus jouer à Washington (les portes des salles de concerts leur étant fermées), Bad Brains explose au CBGB, poussant d’autres gamins vers le hardcore (Parmi eux, les futurs Beastie Boys). Et Big Apple de répondre avec la compilation New York Thrash chez ROIR la même année.

Il n’est alors pas rare d’assister à des affrontements entre les deux scènes lors de concerts où mosh et stage diving sont la règle. Henry Rollins, de State of Alert et futur chanteur de Black Flag, et Ian Mc Kaye ne sont d’ailleurs pas les derniers à s’y adonner. Mais 83 annonce un tournant pour DC. Minor Threat, le nouveau groupe de Mc Kaye et Nelson, termine son aventure. Formé en 1980 sur les cendres des Teen Idles, il a enchainé les morceaux ravageurs, devenant l’un des groupes phare du punk-hardcore. Et deux de leurs chansons auront un impact indéniable sur l’évolution de la scène : Out of Step et Straightedge.


Minor Threat – Out of Step


Minor Threat – Straightedge

Don’t smoke/Don’t drink/Don’t fuck/At least I can fucking think (Out of Step).

I’m a person just like you/But I’ve got better things to do/Than sit around and smoke dope (Straightedge).

Des textes qui se placent dans la même logique que pour Dischord. Oui, il y a des choses plus intéressantes à faire que de se droguer : jouer, ou gérer un label. Faire quelque chose de sa vie. C’est ca être punk pour Mc Kaye. Et pas terminer la soirée la tête dans son vomi.

Mais ce qui n’était qu’une morale personnelle devient, avec le succès des morceaux et leur écho dans le public, un mouvement philosophique et musical : le straightedge. Une réponse au « sex, drugs and rock n’roll » qui a foutu en l’air une bonne partie de leurs ainés punks.

La position est inconfortable pour Mc Kaye : il devient le père d’un mouvement dont il n’a jamais voulu être le guide. Jouer pour des individus c’est sa drogue. Pas pour une foule qui se doit de suivre une mode, avec merchandising à l’appui, quelle qu’elle soit.


Void – Dehumanized

Cette limite à « l’esprit de scène », qui lorgne de plus en plus vers l’esprit de chapelle, va s’aggraver à partir de 1984. La plupart des groupes phares de DC se sont séparés, et l’énergie des concerts se transforme en violence. Point positif au niveau musical, le hardcore va se teinter de métal, faisant la réputation d’une ville comme New York. Mais c’est aussi l’époque où les skinheads d’extrême droite viennent pourrir l’ambiance.

La scène de DC tournait en rond, à l’image d’un circle pit. Il était temps de la réveiller avec un nouveau style, dont Embrace, et surtout Fugazi, autres créations de Mc Kaye, seront les précurseurs : le emocore. Mais nous verrons cela une prochaine fois.

Texte, illustration (à partir de l’album Bad Brains) : Gwendal
Photo : Clint JCL

Discographie sélective
– Un incontournable sorti en 2002, la compilation en 3CD 20 Years of Dischord. Je vous recommande de passer par Dischord pour vous l’acheter. A 16 $ contre plus de 30 sur Amazon, c’est une vraie affaire.

– Une autre compilation à avoir pour les amateurs de hardcore oldschool, The Year in 7″s qui regroupe les premiers albums de State of Alert, Teen Idles, Government Issue et Youth Brigade. A noter que la version CD comporte en plus des morceaux de Minor Threat. 10 $ le CD, 11 le vinyle.

– La compilation Flex Your Head mentionnée plus haut. 32 morceaux pour 10 $ environ.

Minor Threat Complete Discography qui regoupe 26 morceaux. Pas de grosse différence de prix ici, comptez entre 12 et 13 $.

Liens
– Le site officiel de Dischord et un article (en anglais) de Ben Meyer sur le label dans le Guardian.

– Un site très complet sur Minor Threat et deux interviews de Ian Mc Kaye : un papier de Kyle Rian sur le site AV Club et une vidéo de Ian Svenonius pour l’émission Soft Focus.

– Sur la scène hardcore de Washington DC, vous pouvez vous rendre sur Banned in DC qui propose vidéos, interviews, flyers et infos sur les groupes. Et foncez regarder Capitol of Punk,  un « documentaire cartographique » réalisé par Christopher Allen, Kara Oehler, Jesse Shapins, Geoffrey Guinta, Nathan Phillips et Brian House.

Bonus
Deux morceaux par pur plaisir personnel : un inédit dub de Minor Threat (et dispo sur 20 Years of Dischord) et du State of Alert, parce que c’est Henry Rollins au chant et que les paroles ne sont pas sans rappeler un bon vieux Exploited.

Minor Threat – Asshole Dub

State of Alert – Public Defender

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