Dr Dre ou le remède par le Beat (2/5) : Guerres et Beats (1992-1996)

juillet 28th, 20112:56 @

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Dr Dre ou le remède par le Beat (2/5) : Guerres et Beats (1992-1996)

Après des débuts en fanfare (et basses qui tabassent) au sein du NWA et le succès fulgurant de son premier solo, Dr Dre va mettre sa science de la production au service d’artistes qui forment une vraie bande autour de lui : Snoop Doggy Dogg, Ice Cube, 2Pac ou encore Daz Dillinger. Parallèlement, une rivalité violente va naître entre les Côtes Ouest et Est pour s’assurer la suprématie du monde du rap (et de son marché plus que juteux). Cette rivalité entre les deux côtés du continent américain trouvera son apogée en 1995.  Et tel Horatio Caine, Moyen Man est sur l’affaire !

Bref, revenons à nos moutons.  1

Dans la foulée de The Chronic, dont je vous avais parlé la dernière fois, Dr Dre produit l’album de son nouveau pote Snoop Doggy Dogg, Doggystyle. L’album s’appuie sur un tube instantané, le fameux Who am I (What’s My Name?)

Re-carton planétaire, en grande partie grâce aux beats funky-festifs du maître-producteur. Des beats qui vous collent sur le bitume, un peu comme le soleil californien. Qui font danser. Qui font suer. Et qui traversent la planète pour mouiller les dancefloors du monde entier.

Et surtout, qui font penser à George Clinton. Le pape du funk, créateur de Parliament et Funkadelic, est une des sources d’inspiration les plus présentes pour notre producteur-rappeur-médecin. On sent son influence dans énormément de ses productions, avec ce son électro-funk et cette basse groovy et syncopée qui balance une rythmique à faire danser Stephen Hawking.

Clinton apparait ainsi non seulement en guest sur le Doggystyle de Snoop Dogg (G-Funk Intro) et en samples sur Who I Am (What’s My Name) mais aussi sur son album Tha Blue Carpet Treatment de 2006 (sur Intrology) ainsi que sur une floppée de chansons du Crew californien : Can’t C Me de 2Pac (Album All Eyez on Me), Speed Dreaming de Warren G, le demi frère de Dr Dre, (Album The Return of The regulator) et Bop Gun de Ice Cube (Album Lethal Injection)

Dr Dre participe également à quelques chansons, dont Natural Born Killaz de son ancien acolyte dans N.W.A, Ice Cube. Ou encore Keep their Heads Ringing pour la bande originale du (pas très bon) film Friday.

Et arrive l’année 1995…  Pendant que Dr Dre, son ennemi juré, connait un succès mondial, Eazy-E se rend à l’hôpital Cedars Sinaï de Los Angeles pour faire traiter ce qu’il croit être de l’asthme. Nous sommes le 24 février et on annonce à Easy-E qu’il est atteint du sida. 

Il rend public son état de santé le 16 mars. En apprenant la nouvelle, Dr Dre se rend à son chevet et tous deux font table rase du passé pour se pardonner mutuellement. Eazy-E décède le 26 mars 1995, un mois après qu’on lui ait diagnostiqué la maladie. Il avait 31 ans.

Dr Dre et Tupac

Parallèlement, un jeune rappeur est signé cette année là par Dre et Suge Knight sur le label Death Row. Il s’appelle Tupac Shakur, que le monde connaîtra sous le nom de 2Pac.

2Pac est jeune et beau et talentueux. Il écrit très tôt des poèmes à l’école, se passionne pour le théâtre et le jeu d’acteur, mais c’est dans la musique qu’il va se sentir le plus à l’aise et chercher à exprimer pleinement tout son potentiel.

Il signe donc chez Death Row, qui flaire le bon coup et décide de placer leurs meilleurs atouts dans la confection des albums du jeune prodige.

Dr Dre produit alors une chanson pour 2Pac, dont il veut faire son poulain. C’est California Love.

Cette chanson me permet de m’arrêter quelques secondes sur Roger Troutman, une des influences majeures du mouvement West Coast.

Roger Troutman est né en 1951 dans l’Ohio. Ce fan de Stevie Wonder est un ancien membre du groupe Funkadelic. George Clinton, le pape de la funk 2, le signe lui est ses quatre frères (qui forment alors le groupe Zapp) avant qu’il ne parte chez Warner, suite au dépôt de bilan du label de Clinton.

Il est surtout connu pour avoir popularisé la « talkbox« , un temps utilisée par Stevie Wonder. Un dispositif qui permet de transformer la voix du chanteur en son robotique (à ne pas confondre avec le vocoder ou l’Auto-Tune).

Elle se compose d’un tuyau que le musicien place dans sa bouche, relié à un instrument de musique (généralement un synthé ou une guitare). Ce tuyau va jouer le rôle de conduit dans lequel le son d’un synthétiseur ou d’une guitare va se déplacer. Et sera ensuite modulé par les mouvements de la cavité buccale et des lèvres pour en sortir avec une sonorité robotique.

Pour faire simple, hop, un schéma :

Et un exemple

En 1998, Roger Troutman est abattu par son frère Larry lors d’une dispute dans leur studio. Larry Troutman sera retrouvé quelques instants plus tard dans sa voiture. Il se sera tiré une balle dans la tête.

Mais en 1996, c’est Roger Troutman qui chante le refrain de California Love, invité par des artistes hip-hop qui souhaitent rendre hommage à un de ceux qui les ont inspirés. Et le résultat est une réussite. Une explosion sonore qui fracasse les dancefloors et propulse 2Pac, jeune rappeur de 25 ans, au rang de star internationale.

(C’est simple, quand je suis parti à Los Angeles avec mes amis, on avait cette chanson à fond en boucle dans la bagnole. Par ma faute, je le confesse.)

A cette époque, deux grands labels de musique rap, Death Row à l’Ouest (Suge Knight, Dr Dre, Snoop Dogg, 2Pac…) et Bad Boys Records à l’Est (Puff Daddy, Notorious B.I.G) aidés de Nas, Fat Joe ou De La Soul s’affrontent dans les charts et par clips interposés.

En août 1995, la tension monte d’un cran lors de la remise des Source Awards (sortes de Victoires de la Musique parrainées par le magazine de musiques urbaines The Source)

Suge Knight lance les hostilités en invitant les artistes de Bad Boys Records à rejoindre Death Row s’ils veulent devenir de vraies stars, sans producteur exécutif qui s’incruste sur toutes les vidéos et tous les disques (il fait ici explicitement référence à Puff Daddy).

Le titre live de Dr Dre et Snoop Dogg sera ensuite copieusement sifflé par les représentants East Coast, provoquant la colère de Snoop et, finalement, Puff Daddy tentera de calmer le jeu en rendant hommage à Dr Dre et Snoop lors de son discours de remerciements.

Le 13 septembre 1996, 2Pac est à Las Vegas et sort d’un combat de Mike Tyson. Sa voiture s’arrête à un feu rouge et un autre véhicule fait alors irruption. Un des passagers baisse sa vitre et plusieurs coups de feu sont tirés. Quatre balles toucheront Shakur, dont deux à la poitrine. Il décèdera six jours plus tard l’hôpital de Vegas.

Suge Knight, présent dans la voiture, est légèrement blessé par des bris de verre (il prétendra même qu’une balle se serait logée dans sa tête pendant la fusillade mais tous les examens médicaux qu’il passera suite à ces déclarations viendront contredire ses affabulations.)

De nombreuses théories existent sur la mort de 2Pac Shakur. Règlement de comptes entre gangs ou encore meurtre commandité par Notorious B.I.G., rival East-Coast du rappeur, ou alors coup monté par Suge Knight (ainsi que l’assassinat de Notorious B.I.G.). Le fim Biggie and Tupac de Nick Broomfield, sorti en 2002, avance une autre thèse, beaucoup plus hasardeuse puisqu’elle implique directement des agents du FBI et des agents ripoux du LAPD 3.

Quelques mois plus tard, le 9 mars 1997, Notorious B.I.G., ancien ami devenu plus grand rival de 2Pac, est lui aussi assassiné alors qu’il est en visite à Los Angeles.

Ces deux meurtres marquent le paroxisme de la rivalité qui opposa les artistes East Coast aux artistes West Coast. 

Dr Dre a de son côté toujours dénoncé cette situation, demandant aux artistes, fans et labels de tout faire pour mettre fin à cette crise des missiles de Cuba version hip-hop. Comme Jay-Z, qui n’a jamais cherché à prendre complètement part à cette situation délirante et voulait proposer une chanson à 2Pac quelques temps avant sa mort.

En 1996, Dre apparaît en featuring sur un titre de Nas, rappeur new-yorkais (It Was Written) et la même année, il fédère un groupe d’artistes incluant KRS-One, Nas ou encore B-Real du groupe de Los Angeles Cypress Hill sur la chanson East Coast West Coast Killas, qui peut être considérée comme un hymne pour dénoncer la guerre qui fait rage entre les différents labels du pays.

Après les morts de Shakur et de Notorious B.I.G., la tension, alors à son comble, allait petit à petit disparaître. Notamment par la volonté de certains artistes des deux bords de collaborer ensemble. Le symbole le plus fort dans cette volonté d’apaisement sera le live commun de Snoop Dogg et Puff Daddy.

Cet épisode incroyable de l’histoire du hip-hop pourrait être développé mais il mériterait un sujet à lui tout seul.  4). Quant à Dr Dre, il va continuer de produire des chansons qui mettront tout le monde d’accord… Mais nous verrons ceci dans une troisième partie !

Texte : Moyenman

Dessin : Gwendal

Retrouvez les autres articles ici : Partie 1 – Partie 3 – Partie 4 – Partie 5

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Note de Gwen : en tant que secrétaire de rédaction, j’ai bien droit de me marrer un peu, non?
  2. On le retrouve vraiment partout, ce George Clinton, c’est fou!
  3. Police municpale de Los Angeles
  4. Note de Gwen : quant tu veux ! :)