Exploited : Wattie, le vilain petit canard à crête

avril 2nd, 201210:25 @

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Exploited : Wattie, le vilain petit canard à crête

Fin des années 70, la folie punk en Angleterre passe de mode. Radios, télé et journaux ont fait leurs choux gras des provocations des Sex Pistols et se tournent désormais vers des genres musicaux plus respectables (New wave, ska ou revival mod). Mais les graines estampillées « no future » et « do it yourself » sont plantées dans le pavé anglais. L’une d’entre elle, répondant au doux nom d’Exploited, deviendra ainsi le symbole d’une contestation qui n’en a pas fini de dépeindre un pays désossé par Thatcher et le libéralisme triomphant. Lumière donc sur ce groupe beaucoup moins connu (et reconnu) que les traditionnels Pistols et Clash, et en particulier sur son chanteur, Wattie Buchan, incarnation vivante de la rage. Et comme il disait si bien : E ! X ! P ! L ! O ! I ! T ! E ! D !

Plus que leur musique, les Sex Pistols auront marqué le punk en prouvant que n’importe qui pouvait monter sur une scène, du moment qu’il était prêt à sortir ses tripes. Dans leur sillon, et à l’image de leurs confrères américains, des groupes se forment un peu partout dans les quartiers populaires du Royaume Uni, histoire d’occuper leur chômage. Et, même dans le fin fond de l’Ecosse, à East Kilbride, Exploited ne déroge pas à la règle. Walter « Wattie » Buchan se pose ainsi, aux débuts du groupe, comme un véritable clone de Johnny Rotten, vêtements, coupe et goût de la provocation compris.

Né en 1960 à Edimbourg, Wattie s’engage très tôt dans l’armée (l’un des rares moyens, quand on vient d’un milieu modeste, de quitter son trou). Ce qui lui permet de découvrir l’explosion du punk à Londres, à la fin de l’année 76. Ancien skinhead 1, l’écoute des Sex Pistols ou des Vibrators est une révélation. Il plaque tout et décide de faire partie d’un groupe. Ce sera Exploited, en 1979.

Composé à l’origine d’Hay Boy à la guitare, Mark Patrizio à la basse et Dru Stix à la batterie (remplacés en 1980 par Big John Duncan à la guitare et Gary Mc Cormack à la basse), Exploited déclare très rapidement les hostilités. Le 4 mai 81 sort Punk’s not Dead, leur premier album studio. Cop Car, I still believe in Anarchy, Sex and Violence ou, bien évidemment, le mythique Punk’s not Dead : l’album est une bombe.

Vendu à plus de 150 000 exemplaires, il se classe pendant 44 semaines dans le classement indépendant. Il atteint même la vingtième place du classement national et est couronné « premier album indépendant » par le magasine Sounds. Enfin, « cherry on the cake » : leur hommage à la fameuse interview des Sex Pistols par Bill Grundy. Invité la même année à l’émission Top of the Pops pour interpréter leur single Dead Cities, Exploited provoque une pagaille générale. L’ardeur de Wattie à pourchasser les danseuses et à pogoter comme un damné pour perturber la prestation du groupe New Romantics n’est pas du goût de la BBC, qui interdit le groupe d’antenne.

« On est une bande de jeunes, on s’fend la gueule. »

Un geste suicidaire pour un groupe en quête de reconnaissance médiatique. Mais l’équivalent d’une profession de foi pour Exploited 2. En brulant les ponts avec la société policée, le groupe ne devra sa carrière qu’à la fidélité du public. Or dans une Angleterre plombée par le chômage et une politique anti-sociale, leurs textes s’attaquant à l’armée, la police, Thatcher, Reagan et autres autorités trouvent un écho certain chez les jeunes des classes populaires. Une vague sur laquelle surfe le groupe avec l’apocalyptique Troops of Tomorrow en 1982, puis Let’s start a War l’année suivante qui donnera au groupe son célèbre étendard : le crâne surmonté d’une crête.

Malheureusement le groupe n’échappe pas au grand coup de mou du rock entre le milieu des années 80 et le début des années 90. Ne comptant plus que Wattie comme membre originel, Exploited continue de sortir plusieurs albums, dont War Now, Death Before Dishonour et surtout The Massacre, mais cela ne suffit pas à assurer sa pitance. Wattie  se retrouve ainsi obligé de travailler comme roadie au début des années 90… et sa femme le quitte avec son enfant.

Le chemin de croix se termine enfin en 1996 avec le fulgurant Beat the Bastards, suivi de Fuck the System en 2001. Exploited reprend alors les tournées à travers le monde et 2011 devrait (enfin? Edit : 2012, on attend toujours… :) ) voir la venue d’un nouvel album.

1979-2010. Plus de trente de carrière si l’on fait les comptes. Un exploit pour un groupe de punk. Clé de cette réussite : assurement la constance. Une constance dans l’énervement. A la manière des Ramones, tout l’impact d’Exploited réside dans son approche basique de la musique, rentre dedans (ou « in your face » pour les anglophones). Couplet refrain, couplet refrain, couplet et un solo, ce n’est certes pas très subtil mais c’est une machine à tubes redoutable. Il en va de même pour les textes, bien loin des brûlots de Jello Biaffra ou des spoken words d’Henry Rollins 3.  Caricature de cette absence de recherche stylistique, le morceau Sex and Violence. Avantage cependant indéniable, il est facile de s’en souvenir, même bien allumé, et il est tout à fait possible (et recommandé) d’y ajouter quelques « Oï » bien sentis quand le coeur vous en dit.

Musique basique, paroles basiques. C’est un peu léger pour durer aussi longtemps. Quelles sont donc les ingrédients supplémentaires qui ont permis ce succès ? Raison la plus évidente, le contexte des années 80 comme nous en parlions plus haut. Le côté « prolo » d’Exploited parle à beaucoup de jeunes et la violence dégagée par le groupe, par leurs chansons ou leurs exploits destructeurs, fait écho à la violence qui secoue l’Angleterre (grèves des mineurs en 1984-1985, une des plus longues de son histoire, ou émeutes dans le quartier londonien de Brixton, de 1981 à 1985).

Autre raison, son approche musicale. Morceaux courts (2mn en moyenne), batterie, guitare et basse au taquet,  la formule est sensiblement la même que dans le hardcore américain mais il s’y rajoute un côté beaucoup plus sombre. Une atmosphère morbide et apocalyptique que l’on retrouve dans l’iconographie (du crâne à la crête aux couvertures de War Now, The Massacre ou Death Before Dishonour) et qui inspirera nombre de groupes aux Etats-Unis, dont Anthrax ou Slayer 4 (excusez du peu), avec la naissance du thrash metal.

Mais le coeur d’Exploited, son réacteur nucléaire de rage, et sans doute la principale raison de sa longévité, réside dans un personnage (le terme n’est pas usurpé) : Wattie Buchan. Berzerker shooté au speed, à l’accent écossais à couper au couteau, il torture ses cordes vocales comme si c’était son dernier morceau. Drogues, tournées autant par nécessité (il faut bien manger) que par envie (il faut bien gueuler), résistance aux aléas de 30 ans de carrière (le groupe a du connaitre une trentaine de musiciens), tout concourt à lui donner l’aura de Lemmy Kilmister du punk. Un type qui vit pour la musique et par la musique, sans compromis, sans plan de carrière. Et parfois sans réfléchir.

Conseil lors d’une pause photo : jeter un coup d’oeil derrière soi évite les oreilles de lapin et les mains tendues.

C’est probablement sur ce point (sur lequel il diverge du lettré à rouflaquettes de Motorhead) qui l’empêche d’être, à 50 ans passés, une figure reconnue du rock. En cause, son attitude ambigue vis-à-vis de l’extrême droite qui, via le National Front, recruta à tour de bras dans les années 80 au sein de la communauté punk. Amitiés avec des membres de l’extrême droite (dont Ian Stuart, fondateur du mouvement Blood and Honour), tatouages aux symboles nazis qu’il s’était fait faire au début par provocation (mais sans les enlever depuis) ou présence de skinheads racistes à leurs concerts (particulièrement en Europe de l’Est), les faits sont incontestables 5.

Il est certes possible de contrebalancer cela par les déclarations du groupe 6, l’absence de chansons ouvertement racistes ou les nombreuses tournées avec des groupes classés à l’extrême gauche. Mais cette polémique devient au final caduque si l’on daigne se pencher sur la logique de Wattie. Ou son absence de logique.

Celle d’un apolitique qui, majeur en l’air, conteste toute forme d’autorité. Et c’est à peu près tout au niveau du message. Le qualifier d’anarchiste grâce à un titre comme I still believe in Anarchy est aller un peu loin, surtout quand on lit les paroles. Wattie est juste un chaos punk pas très éveillé (pour ne pas dire un peu con), prêt à faire la fête avec toute personne susceptible de lui offrir une bière. Ne rentrant dans aucune case, ce type semble fonctionner exclusivement à l’instinct, traçant sa route dans un immense foutoir (qu’il soit celui de la société normale ou du milieu punk) et canalisant sa fureur au travers de chansons depuis plus de 30 ans. A l’image d’un GG Allin, le personnage est fascinant et mérite, sans forcement l’admiration, un tant soit peu votre attention.

Texte, dessins : Gwendal

Photos : Virginia Turbett et Exploited

Liens

Site officiel

Un des sites francophones les plus complets sur le groupe. Je vous conseille de jeter un coup d’oeil à leur interview dans Punk Rawk,  histoire de cerner un peu mieux le Wattie, ou cette interview (au format audio) lors de leur passage dans Tracks, sur Arte

Un autre texte sur Exploited à lire ici

Vous pouvez également vous rendre sur la page de Kill from the Heart (en anglais)

Concernant plus généralement le mouvement UK82, dont est issu Exploited, rendez vous sur ce site qui regroupe de nombreuses discographies. Et si vous voulez en savoir un peu plus sur les tensions politiques qui ont animé le mouvement punk c’est par ici. Ou vous pouvez également vous faire une séance de This is England de Shane Meadows, rien que pour la bande originale, cela vaut le coup :)

A regarder :

Réalisé par Stuart Newman, du magazine Kontrol, le documentaire Rock n Roll Outlaw consacré à Exploited et visible sur Youtube (ou vous pouvez le commander sur le site Cherry Red). Extrait de l’émission Top of the Pops, clips vidéos, interviews, de quoi avoir un bon aperçu du groupe si vous maitrisez un peu l’anglais.

Bonus :

Je ne pouvais pas faire un article sur Exploited sans y placer un de mes morceaux préférés, Alternative (reprise par le groupe Tagada Jones et l’ex chanteur de Mass Murderers), et sa géniale introduction à la basse :

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Il y aurait de quoi faire un article (ca viendra peut être…)  sur le malentendu toujours vivace autour du mot skinhead. Vous pouvez déjà y voir un peu plus clair avec cet article de Kazal mais retenez qu’il est employé ici sans connotation raciste.
  2. Le groupe fut plusieurs fois interdit au Canada, en Hollande ou au Mexique suite aux violences émaillant leurs concerts.
  3. Les inimitiés sont profondes entre ces trois personnes, Wattie ayant d’ailleurs composé Fuck the USA et I Hate You « en l’honneur » du chanteur des Dead Kennedys.
  4. Ce dernier fera d’ailleurs avec Ice T, sur la BO de Judgement Night (excellente au passage) un medley d’Exploited, regroupant War, UK 82 (rebaptise LA 92) et Disorder.
  5. Le site Pirate punk liste sur la première page de ce topic une série de casseroles accrochées au groupe
  6. Lire à ce sujet le post de décembre 2008 sur leur Myspace ou cette affiche