Franquin : les faces (un peu) cachées du maître de la BD

mars 13th, 201310:50 @

6


Franquin : les faces (un peu) cachées du maître de la BD

Nouvelle entorse à la périphérie avec un article consacré à l’un des plus grands dessinateurs (de BD) que la terre ait portée : André Franquin. Pour ma défense, j’ajouterai que ne pas en avoir parlé avant est encore plus scandaleux. Voila un chic type dont l’oeuvre m’a accompagné depuis que je suis en âge de lire. Et dont la lecture des Idées noires vers 10-11 ans a dû grandement contribuer à l’état mental qui caractérise votre serviteur. A l’image du précédent papier sur Joe Dante, je ne serai pas rat en vous donnant quelques liens plus généraux à la fin, mais seront traités ici des aspects moins connus du créateur des inusables Gaston et Spirou. Au menu : du Trombone illustré, des albums peu connus du héros sans emploi, du Gotlib, une pointe de sexe (faut bien vivre) et du cinéma. Houba ! Houba ! 1

Le Trombone Illustré : le laboratoire du Dr Franquin

Premier titre du Trombone illustré dessiné par Franquin

Autant que son contenu, l’aventure du Trombone Illustré est des plus intrigantes. Ce supplément de huit pages fut réalisé “clandestinement” de mars à octobre 1977, au sous-sol des Editions Dupuis, puis rajouté chaque semaine dans le Journal de Spirou.

Annoncé de la même manière dans les pages du journal que l’arrivée de Gaston Lagaffe (des traces de pas bleues), le Trombone Illustré fut l’occasion pour Franquin et Yvan Delporte de briser l’image un peu trop propre de la BD. A une époque où celle-ci atteignait enfin une reconnaissance artistique (Création du festival d’Angoulême en 1974, dont le premier grand Prix fut nul autre qu’André Franquin) et où se constituait un lectorat plus forcément en culottes courtes (Charlie Mensuel en 1969, L’Echo des Savanes en 1972 puis Fluide glacial en 1975 ou le magazine Actuel, l’un des premiers à publier de la BD américaine –Les fabuleux Freaks Brothers, Robert Crumb ou Harvey Kurtzman-).

Un autre titre illustré par Franquin et ses monstres délirants

A l’image du Pilote de Goscinny, c’est une armée de talents de la BD de l’époque qui va participer à l’aventure du Trombone illustré. Citons pour la bonne bouche Brétecher, F’murr, Gotlib, Alexis, Jannin, Moebius, Tardi, Jijé, Roba ou Mézières. Mais je rajouterai également l’auteur de science-fiction Fredric Brown (Martiens, Go Home !) dont les histoires courtes sont à découvrir d’urgence.

Et, puisque nous parlons quand même de Franquin ici, Le Trombone Illustré fut le berceau d’un de ses (nombreux) chefs-d’oeuvre : Les Idées Noires. Avant que celles-ci, suite à l’arrêt du supplément pirate, ne soient finalement publiées dans Fluide Glacial.

Trouver le Trombone Illustré
J’ai pesté de nombreuses années face à l’impossibilité de le découvrir (Un recueil fut édité en 1980 et plus rien) mais cette faute fut enfin réparée en 2009 avec une nouvelle édition chez Dupuis regroupant les 30 numéros du Trombone. Vendu entre 65 et 70 euros, c’est vraiment pas donné mais quand on aime… J’aurais pu conseiller aux amoureux fauchés de se procurer celle chez Marsu Productions, à 30 euros, qui regroupe tous les titres du journal illustrés par Franquin. Manque de pot, elle est épuisée…

A lire
Un article de Didier Pasamonik sur Bedetheque.com qui revient sur le contexte de création du Trombone Illustré et un autre très complet sur BDZoom, qui revient sur la publication d’un ouvrage consacré à Yvan Delporte, autre très grand monsieur de la bande dessinée, et co créateur du Trombone illustré.

Bravo les Brothers et Les Robinsons du Rail : deux aventures de Gaston peu connues

Jamais trop accroché à Spirou étant môme (le côté aventurier à la Tintin propre sur soi sans doute) mais, outre l’excellent QRN sur Bretzelburg, l’album Panade à Champignac (1969) est un indispensable pour tout fan de Franquin. Et de Gaston Lagaffe.

Dernier album de Spirou, avant que Franquin ne se consacre entièrement à Gaston, Panade à Champignac comporte deux histoires. La première, éponyme, narre les aventures de Zorglub, retombé en enfance. Mais c’est la deuxième histoire, Bravo les Brothers, qui retient ici mon attention.

L’histoire se déroule en effet au sein de la rédaction du journal de M. Dupuis où “travaille” nul autre que Gaston Lagaffe. Qui a la lumineuse idée d’offrir trois chimpanzés à son ami Fantasio. En plus du “cross-over” entre les univers de Spirou et Gaston (qui sort ici du format strip ou planche unique), l’histoire est une vraie réussite. Les gags s’enchaînent à 100 à l’heure et la tendresse de Franquin pour ses personnages est encore de mise.

Mais comment ne pas souligner le génie de Franquin lorsqu’il s’agit de croquer les chimpanzés vedettes de cette histoire ? Que cela soit le Marsupilami, Spip, le chat, la mouette ou Bubulle le poisson rouge, Franquin a pu démonter son talent dans le dessin animalier. Or dans Bravo les Brothers il atteint son sommet avec des expressions, des regards si vivants. Et désopilants. Bref, à lire d’urgence.

Les fidèles lecteurs de Gaston Lagaffe, s’ils se sont intéressés aux quatrièmes de couverture (comme celle de l’avalanche) ont déja du entendre parler des Robinsons du rail. Un titre mystérieux pour votre serviteur qui, comme pour le Trombone illustré, a attendu de nombreuses années avant d’en savoir plus.

Publiée dans les pages du Journal de Spirou en 1964, l’histoire des Robinsons du rail était originalement prévue une diffusion en feuilleton à la radio. L’histoire : Fantasio part en reportage pour parler du nouvel autorail à propulsion nucléaire de la SNCF. Malheureusement il n’a sous la main que Gaston pour lui servir d’assistant. Qui gaffera, comme à son habitude, en bloquant l’accélérateur du train. Et celui-ci de se lancer dans une course infernale à travers l’Europe. Heureusement, Spirou veille au grain.

Ah, c’est pas Les Robinsons du rail ? Un cuisinier, un train à grande vitesse devenu dingue : ca y ressemblait pourtant…

Je n’ai pas réussi à trouver beaucoup plus d’informations, mais il semble que l’émission radio, qui était au départ une commande de la SNCF, n’a pas vraiment plu à la direction 2. L’histoire de Delporte a donc été adaptée au format papier, avec Franquin au dessin, aidé de Jidéhem pour les décors. Les Robinsons du rail n’est cependant pas, à proprement parler, une BD mais plus une histoire illustrée. Un peu à la manière de celles publiés dans certains albums de Gaston Lagaffe, comme la guerre des boîtes ou l’homérique match de football.

Cette histoire aura droit à deux éditions : l’une en 1981 à l’Atelier et l’autre en 1993 aux éditions de la Sirène. Les collectionneurs devraient pouvoir encore se les procurer mais, si vous ne voulez pas débourser plus de 100 euros dans une simple BD, j’ai la solution ! Vous pouvez en effet vous procurer simplement le tome 8 de l’intégrale de Spirou, chez Dupuis, qui regroupe QRN sur Bretzelburg, Panade à Champignac, Bravo les Brothers et Les Robinsons du Rail. Tellement plus simple, tellement moins cher.

Fais gaffe à la gaffe :

des gags (foireux) sur pellicule

Tintin adapté au cinéma par Spielberg ? Laissez moi rire ! Si vous voulez de l’adaptation qui coupe le squeele, j’ai ce qu’il faut pour vous : Fais gaffe à la gaffe !, de Paul Boujenah, frère de Michel. Mettre la main dessus fut un parcours truffé d’embûches. Et suite à sa vision c’était sans doute à dessein qu’il m’avait été refusé jusqu’ici…

Que dire sur ce projet qui sentait déjà le sapin avant même le premier coup de manivelle ? Qu’il a du m’arracher un seul éclat de rire, grâce à la prestation toute en retenue de Daniel Prévost, dans le rôle de Prunus/Prunelle. Qu’enlever la maladresse du héros sans emploi, interprété par Roger Mirmont, est une absurdité. Qu’arriver à foirer chaque gag témoigne d’une certaine constance.

Le plus simple est encore de vous montrer cet extrait, et de lire cette critique du film par Antohn. Les spectateurs endurcis pourront ensuite s’enquiller le film, en se procurant une VHS hors de prix ou en… bref vous êtes grands.

Franquin ou le cul sublimé

Histoire de vous laver les rétines après ce “truc”, passons un autre aspect peu connu de Franquin : ses dessins coquins. Je n’apprendrai rien aux lecteurs de Siné Hebdo, car ils en ont eu la primeur en décembre 2008, dans le numéro 17. Mais comment ne pas faire partager aux lecteurs de ce blog ce magnifique cadeau qu’a reçu le dessinateur Loup des mains de Franquin ?

Si vous n’arrivez pas à lire sur le scan, voici le texte qui accompagnait les dessins lors de sa publication : “Il y a une trentaine d’années, Franquin m’avait hébergé chez lui, à Bruxelles. Sur sa table à dessin, traînaient des croquis étonnants. J’en tombais amoureux. Je le lui dis. Quelques jours plus tard, à Paris, il mes les apporta, l’oeil plein de malice, avec ce commentaire : “je te les ai signés, ca m’étonnerait qu’on les publie un jour”. Ce jour est arrivé. Et ce cadeau exceptionnel, je le partage avec vous…

Que dire à la vue de ces croquis ? On pourrait faire des poèmes rien qu’avec ce regard de Mademoiselle Jeanne sur le chibre de Gaston… C’est d’une beauté, d’une tendresse… Le cul devrait être tout le temps comme cela.

A lire sinon, ce texte consacré aux amours de Gaston, sur le site Lagaffe me gâte.

Franquin et Gotlib : le duo en or

Terminons ce papier par un choc des Titans, celui entre deux artistes figurant dans mon Panthéon depuis tout petit : Franquin (en toute logique) et Gotlib.

Homme de goût, Gotlib, depuis la reprise par Franquin du personnage de Spirou, créé par Rob-Vel, était son admirateur. Une anecdote rapporte ainsi qu’il écrivit un jour à Franquin, sous prétexte de lui demander quel type de plumes il utilisait 3. En réponse, Franquin lui enverra un dessin avec deux chevaliers s’emboutissant. Au bout de leurs lances : deux plumes scotchées. Quelle classe.

Comme j’en avais parlé rapidement plus haut, Gotlib participera à quelques occasions au Trombone illustré. L’aventure terminée, il demandera alors à Franquin de continuer, au sein de son nouveau journal, Fluide Glacial, son chef-d’oeuvre en noir et blanc : les Idées Noires.

L’épisode est bien connu pour les amateurs, mais ce n’est pas forcement le cas de leurs collaborations graphiques. Première d’entre elles, qui paraîtra dans le numéro 7 de Fluide Glacial, Le Banc public, et qui sera suivie de la fable Le pétomane et le renard de L’histoire de la mouche qui repeint sont plafond et surtout de Slowburn, histoire étirée sur quatre pages où Franquin nous démontre une nouvelle fois que, pour ce qui est de dessiner les chats, il est hors concours.

Franquin sur le web

Je passe rapidement sur les sites officiels Le monde de Franquin (consacré à l’artiste) et Franquin Collector (pour vous procurer ses albums).

Lien le plus utile pour les passionnés : Franquin sur le Web,  qui fait le tour de la question. Je vous recommande parmi tous ces sites Idées Noires, qui propose de nombreuses planches peu connues.

Quelques articles à lire également : sur le site Lagaffe me gâte, un papier sur cet étonnant plagiat de Francisco Ibanez, connu par chez nous pour être l’auteur de Mortadel et Filémon 4, qui n’hésite pas à fusionner, facon Dragonball, les personnages de Spirou et Gaston. Et à repomper entièrement des gags de Franquin. Lisez également cette compilation d’extraits d’interviews de Franquin sur BD Paradiso. Et enfin un papier, un peu court à mon goût mais amusant, sur le génie et Franquin.

Pour terminer, deux documentaires à voir en ligne : Franquin, Gaston et Compagnie de Laurent Boileau et Eric Verhoest, sur Vodéo, et cet autre documentaire de Marc Preyat et Isabel Christiaens, dont je n’ai pas le titre, visible en trois parties sur Youtube :

http://www.youtube.com/watch?v=LSM0_Y7QWRY

Bon, à force de parler dessin, je vais aller en faire de même.

En vous remerciant !

Texte : Gwendal

Images : dessins de Franquin et Gotlib trouvés sur le forum Abordons la BD autrement ainsi que sur le très intéressant blog Itomi et les mangeurs d’images.

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Ca veut dire “Allons y !” en Marsupilami)
  2. Le nucléaire c’est sans danger voyons !
  3. Ca devrait rappeler à certains quelques gags de La Rubrique à Brac
  4. A ne pas confondre avec Pizzaiolo et Mozzarel