Fred : voyage à travers les cases

janvier 20th, 201211:08 @

3


Fred : voyage à travers les cases

Prendre l’imaginaire au sérieux. Et pointer l’absurde dans les choses sérieuses. Le lot des grands rêveurs. Et le dessinateur Fred, compagnon de première heure de Hara-Kiri puis repéré par Goscinny, en est un merveilleux spécimen. Petite plongée dans l’univers psychédélique, naïf et grinçant d’un grand monsieur.

Comme nombre de dessinateurs dans les années 50, Fred (Fred Othon Aristidès de son vrai nom) court les journaux pour publier ses dessins. Ce qui favorise les rencontres avec ses semblables. Et en particulier Cavanna, pour qui il publie en 1954 ses dessins, dans le numéro 2 de la revue Zéro, père du fameux Hara-Kiri 1. Il devient en 1960, aux côtés des dessinateurs Gébé, Cabu, Topor, Wolinski ou Reiser, et du professeur Chroron, l’un des piliers du journal bête et méchant, signant d’ailleurs la couverture du premier numéro, puis devenant directeur artistique.

A la suite d’une deuxième interdiction en 1966, Fred doit chercher un autre journal. Et trouve refuge chez Pilote. Une institution du magazine jeunesse qui, avec Spirou, donnera ses lettres de noblesse à la BD franco-belge. Mais le plus de Pilote, c’est un homme : Goscinny. Rédacteur en chef du magazine, Goscinny est bien évidemment connu pour son travail sur Astérix, mais il va également mettre le pied à l’étrier à des dizaines de dessinateurs (dont Gotlib, Cabu, Mandryka, Brétecher, F’mur… excusez du peu).

Tout le talent de Goscinny est de leur laisser une liberté de création. Et du temps, si le succès n’est pas au rendez-vous immédiatement. C’est le cas de Fred, dont la première histoire publiée, Le mystère de la clairière des trois hiboux (que l’on trouve dans l’album Philémon avant la lettre), est peu appréciée par les jeunes lecteurs. Que cela soit le trait, trop rude, ou l’histoire, trop étrange. Il se contente alors de signer des scénarios pour d’autres (dont Alexis). Un intermède qui lui donne le temps de revenir vers Goscinny avec une idée de génie, qu’il développera sur 15 tomes : Philémon.

Plus que le personnage découvert dans la première aventure, un jeune homme accompagné de son âne penseur et amateur de chardons (quand il ne les confond pas avec des hérissons), la révélation pour Fred est de faire voyager son personnages sur les lettres de l’Océan Atlantique (mais oui, celles que l’on voit flotter sur les cartes géographiques !).

Bateau-théâtre à la merci des torpilles des criticakouatiques, phare-hibou, baleine-galère, règle-à-calculs-pour-faire-rire-les-polytechniciens-à-roulettes, etc : Fred joue à merveille avec les mots et l’absurde. Et nous, lecteurs, de tenter, comme Philémon, d’appréhender cet univers parallèle. Un monde d’une poésie indéniable, mais dont les habitants obéissent à des règles on ne peut plus sérieuses, quand elles ne sont pas arbitraires.

La puissance de l’imaginaire de Fred est telle qu’elle contamine son support. Le jeu avec la case de BD est une constante dans les albums de Philémon. Elles se répondent, se combinent pour créer de nouvelles images, servent de passage secret pour le héros, composent des labyrinthes aux perspectives et angles impossibles. L’influence d’Escher n’est jamais loin.

Tout comme l’imagerie d’Epinal. Car non content d’avoir une sacré coup de pinceau, Fred incorpore dans ses dessins ces estampes au charme surrané. Et ce contraste entre l’image originale, empreinte de gravité, et son détournement (phylactères, interactions avec l’univers et les personnages) de renforcer notre sentiment d’étrangeté 2.

L’aventure Philémon se termine en 1987 3, mais la porte vers le monde de lettres ne se referme pas. Elle change seulement de forme. Histoires courtes ou dessins d’humour (Hum ou Le fond de l’air est frais), histoires complètes (L’histoire du corbac aux baskets ou L’histoire du compteur électrique), chansons 4 ou scénarios, l’imaginaire de Fred est assez vaste pour ne pas se contenter d’un personnage.

Et c’est bien ceci qui rend dangereux ce moustachu pince-sans-rire, que je croisais enfant dans les pages de Gotlib. L’air de rien, Fred vous embarque dans son monde, tel Sally dans la montgolfière du baron de Münchhausen chez Terry Gilliam 5. Plus moyen de faire machine arrière, l’aventure doit continuer. Et elle continuera tant qu’elle aura assez de ce carburant si précieux : votre imaginaire. Soyez donc prévenus quand vous poserez la main sur un album de Fred, une vingtaine d’autres pourraient suivre.

Texte : Gwendal
Dessins : Gotlib et Fred

Liens :

  • Batbad.com, le site d’Emmanuel Papillon et son adaptation originale au format web de l’univers de Philémon
  • Une page consacrée à Philémon sur le site Le Weyr du dragon
  • Une autre sur le webzine Les coinceurs de bulles

Vidéos

  • Un très bon documentaire de Jérôme de Missolz consacré à Fred et diffusé sur Arte
  • Un autre en 4 parties sur TV5 Monde

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Vous pouvez lire à ce sujet l’article de Stéphane Mazurier sur le site caricaturesetcaricature.com
  2. Une technique exploitée à merveille dans La dernière cigarette de Victor Baltimore (dans l’album Ca va ça vient). Fred publiera également La Magique lanterne magique, en puisant dans l’iconographie des éditions Pellerin, qui publient ces images d’Epinal.
  3. Un nouvel album a été annoncé en 2007, mais il semble depuis en suspens
  4. Il écrit notamment pour Jacques Dutronc la chanson Le fond de l’air est frais ainsi que deux livres disques pour enfants : La voiture du clair de Lune et Le Sceptre, dont on peut voir la « génèse » dans Les Inédits de Gotlib.
  5. Fred redigera un scenario de BD pour Gilliam, Les Ramoneurs, publié par Goscinny dans Pilote. Un rendez-vous raté, après le succès de Gilliam au cinéma, empêchera cependant d’autres projets en commun.