Grunge, le son de la génération X (1985-1995) : les influences musicales

septembre 21st, 20112:43 @

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Grunge, le son de la génération X (1985-1995) : les influences musicales

Deuxième partie de la chronique consacrée au grunge lancée cet été et, chers lecteurs de Centrifugue, place cette fois aux influences musicales qui ont sculpté ce mouvement plein de rage, de désespoir et de bière tiède. 1 Mais je laisse ma place à mon estimé confrère Croquemart, aka Ston3r, qui a prouvé ces dons de guide à l’oreille perçante et aux phrases délicatement chantournées. Allez hop, je m’efface. Et place au spécialiste jovial.

Punk hardcore et punk-rock

S’il est peu aisé d’adjoindre une étiquette musicale précise au « grunge » (tant il résulte de la fermentation d’un mélange de différents crus punk, metal, pop, classic rock des années 70 et 80), le dénominateur commun à tous les groupes qui ont créé cette scène semble pourtant être la notion d’ « indie rock« , qui implique une dimension plus sociale que musicale stricto sensu. Rock pour la tendance globale, indie pour l’aspect « Do It Yourself » (DIY), le rejet du music business et le réseau constitué de petits labels et de fanzines.

Il y a, de ce point de vue, une forte accointance avec le punk-hardcore qui commence à grouiller dans les foyers infectieux de Washington DC (Minor Threat, Bad Brains,…), L.A. (Black Flag) ou Frisco (Dead Kennedys) au début des années 1980. Avec la pluie en plus. Et l’aspect militant en moins.


Dead Kennedys – California Über Alles, 1979 … un classique instantané

Point de straight edge connu non plus sur la scène « grunge », ni d’activistes à la Ian MacKaye ou Jello Biaffra. Il est ici question de refus : du matérialisme, de prendre sa place dans la société actuelle, de devenir adulte, de la morale, des règles. Un refus engendré par la déception.

Et ceci sans porte-voix, mais plus à titre individuel. Avec pour seules armes une guitare cheap et une grosse caisse trouée. Plus que de DIY, il s’agit de « Think For Yourself », avec la conscience du monde qui t’entoure. David affrontant Goliath. En sachant qu’il a perdu d’avance.


Black Flag, Nothing Left Inside : premier morceau de la face B de “My War” (1984). Un groupe de hardcore joue pour la première fois lourd, lent, plombé, tout en gardant sa fureur punk. Tout simplement l’acte fondateur du grunge, du sludge metal et du post hardcore.

Les Melvins représentent à merveille ce type de groupe issu du punk-hardcore, fortement influencé par Black Sabbath et par la face B de l’album My War de Black Flag. Provocateurs, malins et sardoniques 2, ils ont développé au long de leurs 25 albums une musique lourde, métallique et sans concession à tendance geek 3. Et ils n’ont eu de cesse d’expérimenter et d’innover, en osant même des incursions fugaces du côté de la pop, du glam-rock, du doom, de l’électro ou encore du dark ambiant 4.

Le jeu des sept différences :


The Melvins, 1984


The Melvins, 2011 (live intégral au Hellfest, veinards !)

Et un point de bonus pour qui reconnaitra celui qui se cache en backstage =)

Le punk-rock est aussi une influence fondamentale, omniprésente (il a lui-même donné naissance au punk-hardcore). Citons à la volée une poignée de groupes qui ont marqué au fer rouge l’histoire de la musique du vingtième siècle : The Clash, Ramones, Sex Pistols, The Stranglers, The Saints, The Wipers, The Ruts, etc.

Au delà de l’influence musicale majeure de ces groupes sur le grunge et l’indie rock 90’s (qu’il est inutile de développer ici), je tiens à insister sur le modèle qu’ils ont incarné dans les nineties.


American Psycho de Marry Harron, avec le tout jeune Christian Bale. Patrick Bateman, le héros, est un modèle du yuppie, pétri de la culture fric et superficielle des 80’s.

Le coup de balai aux hippies et aux mastodontes du rock, instauré par les punks dans les 70’s, a été la voie à suivre pour les grunge vis-à-vis des yuppies et de la pop commerciale institutionnalisée. C’est un lien étroit et intime qui unit ces deux générations. (Voir la première partie)


Pour le plaisir… (coup de gong)
Note de Gwen : Oups, réflexe conditionné. Désolé, voila la bonne chanson !


Les méséstimés Wipers, Return Of the Rat (1979) …plus tard repris par Nirvana

Métal, glam

Des punks donc, mais pas que ! Époque oblige, il transpire dans la musique grunge une forte odeur de metal à moitié assumée, crasseuse. Plus lourde, plus sale et plus criarde que celle de la transpiration d’un Steve Harris 5 à la sortie d’un concert.

De forte influence sabbathienne, on l’évide de sa substance fun (looks hair metal à la Mötley Crüe, histoire rocambolesques, stades, groupies…) pour en conserver la lourdeur et la puissance (pas de solos ni de double grosse caisse à tout va, tempos ralentis, unissons,…) et l’on mélange cela à une fureur punk faite de sueur et de sang.

Les débonnaires Tad pourraient être de très bons représentants de cette musique. Mais les autres exemples ne manquent pas : Soundgarden qui exploite la lourdeur et le son cru en y accolant une influence rythmique très 70’s, Alice In Chains et ses sons de guitare aux accents doux-acides de scie sauteuse ou encore Blood Circus


Besoin de cheveux, de graisse et de rock burné ? Tad est la réponse ! Grease Box, 1993


Alice In Chains, Them Bones – 1992. RIP Layne

Pour l’anecdote, le groupe Nirvana écoutait en boucle Ace Of Spades de Motörhead lors de sa tournée américaine de 1989. Mais ne s’en vantait pas, craignant ne pas être conforme à l’image « indé » qu’ils voulaient se donner. Metalleux refoulés, les idoles d’une génération ? Seul Lemmy Dieu le sait :)

Motörhead – Bite the Bullet, 1980

A son corps défendant, Motörhead a toujours revendiqué une identité punk, et s’est défendu d’être un groupe de metal (“We are Motörhead and we play rock’n’roll”). Lemmy a entre autres appris la basse à Sid Vicious pour qu’il rejoigne les Pistols ou joué épisodiquement avec les Damned. Et Bite the Bullet témoigne de cet héritage.

Des connexions avec le glam rock existent aussi, étonnement (à priori le glam est l’opposé du grunge !). Pour preuve des groupes comme Malfunkshun, mené par le regretté Andrew Wood (overdose d’héroïne en 1990), ou Mother Love Bone, qui reprend à son compte la décadence de leurs ainés en y injectant de l’encre noire.

Les shows de Malfunkshun étaient réputés pour leur grand-guignolesque, dû à la personnalité de leur leader qui, enveloppé de fumée malsaine, pouvait arrêter le show pour manger un bol de céréales. Ou serpenter dans la foule, armé de sa basse tel un spectre, maquillé et habillé en couleurs fluo. Le groupe ne sortira qu’un album (posthume) : Return To Olympus, en 1995.


Malfunkshun – Shotgun Wedding (A voir aussi, “The Andrew Wood Story” qui retrace la carrière météoritique du chanteur)


Mother Love Bone – Maman aime les os ? Non, le second groupe d’Andrew Wood, avec les futurs membres de Pearl Jam, Jeff Ament et Stone Gossard. Stardog Champion, 1990

Clin d’oeil au glam, Green River reprendra Queen Bitch de David Bowie, en enlevant le vernis pour faire apparaître sa carcasse de métal. Green River qui deviendra par la suite Mudhoney (1988), combo majeur de la scène grunge.


Green River – Queen Bitch (1987)

Garage et proto-punk

Contribuant à la définition du « Son de Seattle » en enregistrant ses deux premiers albums chez Sub Pop, sous la houlette de Jack Endino, Mudhoney se démarque par un son garage blues rèche, parfois psyché, où la pédale fuzz omniprésente est soutenue par la voix de chat écorché de Mark Arm (d’influence très stoogienne) et la batterie virevoltante de Dan Peters.


Mudhoney, Suck You dry, 1992

On s’écarte ici de la lourdeur metal de certains groupes contemporains pour privilégier une aggressivité crasse aux relents sixties. En revanche les textes sont alertes et cyniques. Désespérés pour certains. Et truffés d’autodérision (voir In My Finest Suit : I can’t remember The day I was born /But I can clearly see/The day I die(…) I got you / I got a lot to lose ou l’hilarant (F.D.K.) Fearless Doctor Killer, sur l’avortement : “Save The Baby/Kill The Doctor”)


Le classique premier single de Mudhoney “Touch Me I’m Sick”, sorti chez Sub Pop en 1988

Très influencés par les Stooges (on revient au punk), Mudhoney puisera aussi dans l’héritage garage punk 60’s de la scène régionale qui a vu éclore des groupes comme les Sonics (Tacoma, Etat de Washington) et les Kingsmen (Portland, Etat de l’Oregon). Note de Gwen : Même si ce n’est pas le même coin, n’oublions pas le MC5 !


Kingsmen, Louie Louie, 1963


The Sonics, Strychnine, 1965 : Hurlements, saxo fou et clavier martelé : Le chemin est balisé pour l’arrivée d’Iggy Pop. Un des meilleurs morceaux de garage de tous les temps (Note de Gwen : je confirme. Et quel organe !).

Pop, folk, rock US

D’autres combos ont su, eux, se servir d’un héritage mainstream de la musique américaine (rock US, folk) pour sortir de l’anonymat underground. Notamment Pearl Jam qui, à partir de l’arrivée d’Eddie Vedder en 1991, développera un style mélangeant gros son, mid-tempos et paroles engagées, intimistes et autobiographiques.

Les sonorités du groupe sont proches de celles du classic-rock, en un peu plus lourdes et sales, mais à mille lieues de la brutalité des Melvins ou du tranchant de Mudhoney. Ce qui amènera Kurt Cobain, de Nirvana, à traiter Pearl Jam de « bande de carriéristes » et à expliquer qu’ils ne sont « qu’un groupe de rock conventionnel habillé en grunge », avant qu’ils ne se réconcilient en 1992. Le suicide de ce dernier affectera d’ailleurs énormément Pearl Jam, qui annulera une tournée en 1994.

C’est l’émotion et la sincérité de Vedder qui touchera le grand public et donnera à son groupe une notoriété mondiale 6


Pearl Jam – Jeremy, 1991


Pearl Jam – Do the Evolution, 1998 Note de Gwen : Un clip génial, réalisé par Kevin Altieri (qui a bossé sur l’excellentissime série animée Batman) et Todd McFarlane (créateur du personnage de comics Spawn)

Dans cette veine, impossible non plus de faire l’impasse sur les Screaming Trees et leur leader à la voix sombre et rauque, Mark Lanegan. Jouissant d’un grand succès d’estime dès sa création, le groupe n’aura pourtant jamais l’aura commerciale des mastodontes du genre. Et passera totalement à côté de la “mode” grunge, à l’orée des années 1990.


Screaming Trees – Nearly Lost You, 1992

Après avoir recruté Josh Homme en tant que guitariste additionnel pour les tournées des Screaming Trees entre 1996 et 1998, Mark Lanegan, en échange de bon procédé, intègrera les Queens Of The Stone Age dans un rôle d’ électron libre. Et connaîtra le succès mondial avec ce groupe de Palm Desert. Il poursuit en parallèle sa carrière solo et collabore à de nombreux projets.


Lanegan, Homme, Grohl et Oliveri, QOTSA 2002. Les rois mages n’ont qu’à bien se tenir.

Lo-fi, noisy pop

En parallèle à ses tendances “heavy”, le grunge a également su développer un côté fragile, mélodieux, pop. Puisant dans une veine lo-fi et noisy-pop émergente depuis le début des années 1980, notamment en Angleterre et sur la Côte Est des Etats Unis. Plus qu’une influence directe, la noisy pop et le grunge, contemporains, ont tissé des liens et se sont nourris l’un l’autre.

En Angleterre, c’est la compile C86, sortie par le magazine rock NME en 1986, qui aura une influence considérable sur l’émergence de la musique indie (et par la suite sur la naissance du shoegaze). Elle révèle entre autre les Pastels et les Wedding Present.

Everett True, à l’époque journaliste au Melody Maker, concurrent de NME – et qui sera peu amène sur la qualité de la compile C86 -, sera par la suite mandaté par le label Sub Pop pour chroniquer la scène de Seattle et la faire connaître outre-Atlantique. Les ponts sont montés.


Primal Scream, Velocity Girl. Un morceau issu de la compile C86


L’excellent groupe anglais Television Personalities, Silly Girl – 1990

Le pendant américain de la scène indie pop anglaise prendra forme notamment dans les régions de Seattle (tiens, tiens) et d’Austin, Texas.  Sous la houlette de Calvin Johnson, le label K Records d’Olympia, dans l’Etat de Washington (ville d’origine, entre autres, des Melvins, de Nirvana, de Sleater-Kinney, de Beth Ditto ou de l’illustrateur Charles Burns), véhiculera à merveille l’indie pop à la sauce américaine. En signant de nombreux groupes de cette veine, notamment The Go! Team et Beat Happening (dont il est le leader), Calvin Johnson diffusera et, à son échelle, popularisera ce genre venu d’Angleterre.


Beat Happening – What’s Important + Bewitched, 1988

Dans le même laps de temps, la scène du Texas était également en ébullition, avec pour fers de lance les Butthole Surfers, Daniel Johnston ou Jad Fair et son groupe Half Japanese. Tous issus du même courant indé, ces groupes privilégiaient (-ient) l’authenticité, la mélodie et le son lo-fi, avec des textes barrés. Acide oblige.


Half Japanese, 1,000,000,000 Kisses, 1988


Daniel Johnston, Don’t Let the Sun Go Down on Your Greviance, 1983

Noise et avant garde

Enfin, à l’instar de l’indie pop, le grunge a également grandi avec le courant bruitiste, noise. Avant-garde à l’identité punk DIY très forte, n’acceptant aucune concession.

Du coté de Chicago, c’est la “Chicago Noise” qui prend forme, avec des groupes comme Big Black et les combos de Steve Albini (Rapeman, Shellac) ou Big’N, … Puis Jesus Lizard, icône noise-rock par excellence, composé de membres de Scratch Acid (d’Austin, Texas) et de Rapeman.

Sous cette impulsion, de nombreux groupes noise-rock émergeront aux Etats-Unis, restant confinés dans l’underground pour la plupart, conformément à une éthique DIY privilégiant les réseaux indépendants.


Big Black, El Dopa – 1987


Jesus Lizard, Puss – 1992

La côte Est, elle, héritière du New York avant-gardiste et expérimental du Velvet Underground, de la Factory de Warhol, de la cold-wave et du post punk des bas-fonds, développera plus profondément une musique liée à l’art. Visuelle, conceptuelle, industrielle, bruitiste.

Impossible de passer à côté de Sonic Youth, donc, qui officie depuis 1981, ou de Pussy Galore, de Washington DC.


Sonic Youth – Drunken Butterfly, 1992


Pussy Galore, Dick Johnson – 1987

Tous ces groupes, qui ont occupé l’espace musical rock des années 1980 et 1990, ont donc, à leur manière, été des composants du mouvement grunge. De part leur influence artistique, leurs interactions avec les groupes alternatifs du pays (tournées, split-singles, labels communs,…) ou leur éthique underground similaire.

Mais la nuit tombe sur la ville, il est maintenant temps pour moi de remballer mes disques et de vous laisser méditer sur le bouillonnement rock de la fin du siècle dernier… En attendant de se retrouver pour une nouvelle partie, consacrée cette fois à l’impact grunge sur la société 90’s. Hurray !

En vous remerciant, bonsoir !

Texte : Ston3r

Dessin : Gwendal

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Hasard du calendrier, nous fêtons le 24 septembre les 20 ans de Nevermind, de Nirvana. Comme quoi, à force de ne pas suivre l’actualité, on y retombe parfois
  2. Le groupe avait collé un sticker « I vote Republican » à l’arrière de son van pour ne pas se faire arrêter par la police pendant les tournées
  3. Ce qui a provoqué le départ de leur bassiste Lorax, ne supportant pas d’être qualifiée de la sorte
  4. Voir leur excellent split album avec Lustmord : Pigs of the Roman Empire
  5. Bassiste d’Iron Maiden, pour les connaisseurs
  6. Et qui refera surface en 2007, avec la bande originale qu’il composera pour le film Into the Wild.