Grunge, le son de la génération X (1985-1995) : Les origines

juillet 30th, 20112:03 @

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Grunge, le son de la génération X (1985-1995) : Les origines

Après le concours de l’inestimable Mr. “Ya fokin wiz me muthafocka ?!” Moyenman à ce non moins inestimable blog, c’est à mon tour d’avoir l’honneur et le privilège d’apporter ma pierre à l’édifice centrifuguesque. Je remercie au passage Gwen le pilote du bombardier, pour m’avoir fait une petite place au fond du cockpit, entre la caisse de premiers secours et la trappe des parachustistes. 1

Je me présente donc, je m’appelle Croquemart, jean-foutre et amuseur public depuis 1687, autrement connu sous le pseudonyme de St0n3r 2. C’est sous ce nom d’emprunt que j’exercerai pour éviter toute fâcheuse déconvenue.

Je m’attacherai ici à revenir sur un “autre” âge d’or de la musique, qui a bercé mon adolescence ainsi que celle de toute une génération : celui du rock des années 1990, et plus spécifiquement celui du grunge & du “Seattle Sound”.

En différentes parties, cette chronique d’une époque reviendra sur les origines du mouvement, sur son contenu musical et culturel, et sur son déclin.

Vous êtes bien attachés ? C’est parti pour un tour de planeur !

Grunge : les origines

« Pure grunge ! Pure noise ! Pure shit !« . Propos de Mark Arm, tisonnier-screamer de Mudhoney, en 1981 pour décrire son groupe de l’époque Mr. Epp and the Calculations dans le fanzine de Seattle Desperate Times. Le terme grunge sort ce jour là du vocable underground (à l’origine, Grungy : sale, poussièreux) et prend sa consistance en connectant simultanément auto-dépréciation, ville de Seattle – dont est issu le fanzine – et musique. Sale et bruyante.

Unité de lieu donc : Le Nord Ouest américain, principalement Seattle et ses environs. Unité d’action : le rock, l’ironie, la défonce. Unité de temps : 10 ans, entre le creux des années 80 et celui des années 90; le passage de la génération X à l’âge adulte.

La “Génération X”

Si les punks étaient les petits frères turbulents des hippies au début des années 1970, les « grunge » en sont les enfants désabusés, dont l’œil a brillé lorsque leurs oncles destroy leur ont offert leur première cibiche. Une génération “X” marquée par un manque de points d’appui sociaux et institutionnels dans un système où les hippies idéalistes se sont transformés en yuppies aux dents longues et prennent le contrôle du système qu’ils combattaient.

Une génération exposée de plein fouet à la précarité également – Les années peace and love (70’s) ayant brutalement laissé place aux années fric (80’s) – sur un fond de Guerre froide, de crise économique et d’anxiété sociale. On peut ajouter à ce panorama une évolution technologique spectaculaire (via l’informatique notamment) qui a contribué à accentuer le décalage avec la génération précédente.


Quand l’ « oncle » John « Fuck-You Attitude » Lydon pose son œil narquois sur l’ostentatoire société de l’argent roi. PIL, 1983

Du point de vue musical, sur les ondes, c’est l’ère-paillettes de la synth-pop permanentée, du hair metal, de la new wave, de la disco… Subsistent en souterrain les cendres de 1977 : post punk, cold wave, hardcore et les débuts du thrash metal, qui constitueront le socle des sonorités du grunge et nourriront le désir de contre-culture.


GenX, Dancing with Myself, 1980 : le début de la fin pour Billy Idol ?

« Je crois que les gens de ma génération n’ont pas été exposés à autant de violence que les enfants d’aujourd’hui. Sans vouloir passer pour un philosophe de comptoir, il me semble qu’on vit à une époque où l’on se sent à la fois honteux et coupable par rapport à la génération de nos parents, car ils étaient hippies et défendaient de grandes idées avant de virer yuppies hypocrites au début des années 80. Aujourd’hui seulement, on échappe à ce sentiment de honte vis-à-vis d’eux et on essaie de trouver notre propre identité. Ma génération a développé un comportement en réaction à l’hypocrisie de nos parents. Les temps sont en train de changer. » Kurt Cobain, 1991 (1991)

Génération essayant de trouver ses repères, écrasée sous le poids des boomers qui contrôlent tout, agressive vis-à-vis d’eux, frustrée et cherchant de l’air devant les portes des Trente glorieuses se refermant d’un coup sec.


Le psych-punk des Butthole Surfers, live à Detroit, 1985

Après la beat generation, la freak generation

Sur ce terreau a poussé une contre-culture belliqueuse et cynique dont le mouvement « grunge » n’est qu’une des ramifications.

Indéniablement empreinte de ce pessimisme et de cette désillusion générationnelle, la musique grunge est à l’avenant. Sombre et colérique, mais aussi marquée par la mélancolie, ce qui la distingue des courants précédents. Elle puise dans divers aspects du rock, les salit et les assombrit, ce qui lui confère un aspect protéiforme dont les codes sont flous, mais paradoxalement aisément reconnaissables via les textes, le son et la production.


Rien à ajouter ? Soundgarden, 1987 (album Screaming Life)

Les premiers artisans du grunge sont donc des étudiants, des zonards, des paumés pour la plupart, cherchant à tuer le temps, à coup de provocations hostiles, de fêtes et de glande dans les rues de la ville. White thrash, middle class, c’est la réaction « rock’n’roll » de la jeunesse blanche lorsque, parallèlement, la communauté noire puise dans le funk et la soul pour poser les bases du hip-hop.


Afrika Bambaataa – Planet Rock, 1982

Eruption spontanée

Ironiquement – et cela n’engage que le rédacteur de cet article – c’est John Lennon qui introduira dans la pop musique avant tout le monde 3 la désillusion (God), la chronique désabusée, voire fielleuse de l’asservissement des classes moyennes (Working Class Hero), la dépendance aux drogues dures (Cold Turkey 4, la solitude (Isolation), et la douleur – hurlée – liée à l’enfance (Mother) dans son premier album post-Beatles de 1970, Plastic Ono Band.

Autant de thèmes majeurs que l’on retrouvera dans les 90’s chez les groupes « grunge » … avec la distorsion en plus !

Mais alors que Lennon, en pleine introspection, nous livre ici un disque définitivement à la première personne du singulier, les groupes des années 80 et 90 exprimeront spontanément, et collectivement, le malaise de la jeunesse occidentale.


John Lennon, “Mother” (1970)

Et lorsque que le plus sardonique des Beatles affirmait que son groupe était plus populaire que Jésus, Cobain, porte étendard contre son gré de la “X generation”,  s’identifiait lui à ses pairs et à ses fans en affirmant « Je n’ai de réponse à rien. Je ne veux pas être un putain de porte-parole. »


“Hey ho away we go, We’re on the road to never” – Neil Young – Song X (1995)

Ainsi a émergé un mouvement brut et sincère, pessimiste, égalitariste, refusant les principes de hiérarchie et de starification. Telle une réplique du séisme punk, moins fulgurante, plus lente et plus profonde, la voix de la Gen X trouvera à l’orée des années 1990 sa cohérence artistique en puisant dans le maelström musical punk-rock, metal mais aussi pop des décénnies précédentes.

Mais nous verrons cela dans une prochaine partie !

Texte : Ston3r

Dessin : Gwendal

Bonus : deux (excellents) morceaux du sieur Stony

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Note de Gwen : De rien, c’est tout naturel !
  2. Note de Gwen : sa modestie l’en empêche mais il est également bassiste émérite dans un groupe qu’il est bien : Betty Ford Clinic
  3. Et après ses bed-in pétris d’espérance avec Yoko !
  4. Sorti en tant que single, ce titre ne figure pas sur l’album Plastic Ono Band