La broderie est un sport de combat

septembre 9th, 20133:50 @

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La broderie est un sport de combat

Chers lecteurs de ce site, et autres égarés des internets, bonjour ! C’est la rentrée et je n’ai plus l’argument estival pour reculer sans cesse l’écriture d’un nouveau billet. Goddamnit to hell ! Heureusement, j’ai toujours la solution de vous proposer une aventure aussi épique que la séance de diapos post voyage en Crète, à savoir vous entretenir d’un fabuleux hobby qui m’a occupé ces derniers mois : la broderie ! Mais afin de vous donner le temps nécessaire pour relever votre séant venant de choir sur le sol suite à cette annonce, passons au prochain paragraphe.

Avant de commencer, mettons les choses au clair : Non, contrairement à ce que vous pensiez, la broderie ce n’est pas ca :

La broderie, après trois mois de lutte acharnée, cela m’a en effet plutôt fait penser à ceci :

Ce qui avait démarré comme une blague bon enfant, suite à la réalisation de ma série des Pixels de Pont Aven, s’est révélé un vrai enfer. Mon Vietnam.

En recevant mon paquetage au printemps (un plan de bataille vierge appelé canevas, des munitions sous forme de fils multicolores et une arme létale et pointue plus connue sous le nom d’aiguille à coudre), je me disais bien que ca sentait mauvais cette histoire. J’ai tenté de repousser le draft pendant quelques mois, arguant d’une vie professionnelle sans temps mort et de mon nouveau statut de chef de famille 1. En vain.

Car au fond de moi, je ne pouvais résister à l’appel du point de croix. Arpenter cette surface blanche l’arme à la main, tel un explorateur, un conquérant, était ce que je recherchais. Retrouver le goût de l’aventure qui avait fait de moi un journaliste et un artiste total. Me mettre de nouveau en danger dans cette vie où le quotidien peut vous bouffer et vous recracher tel un vieux chewing gum qui perdu sa saveur. Et accessoirement quitter mon vénérable siège sis devant mon ordinateur, afin de retrouver de nouvelles zones de mon appartement telles que mon canapé.

C’est donc la peur au ventre, mais avec une légère excitation, que je me décidais enfin en juillet à me lancer dans cette aventure. Et ce fut le début du cauchemar. Ce que je pensais être au départ une balade digestive et dominicale s’est transformé en un crapahutage intensif. J’avais bien un plan de la zone, pour poser comme il se doit mes multiples balises colorées, mais les bureaucrates de Washington se sont bien gardé de me dire la somme de travail pour y arriver.

Après un après-midi complet à dérouler mon fil comme la bande de munitions d’une mitrailleuse lourde, je constatais avec amertume que j’avais rempli à peine deux lignes sur les objectifs de cette fichue carte. Mais c’était déjà trop tard pour moi. Mon sens du sacrifice et mon perfectionnisme proverbial m’empêchaient désormais de quitter le théâtre des opérations. Il fallait mener cette mission jusqu’au bout, quel qu’en soit le prix à payer !

H+10. Les premières lignes et la satisfaction d’avancer inlassablement. Mais le plus dur était devant moi.

Et il fut lourd, mes amis. Débarqué sans formation adéquate, j’ai dû supporter toutes les avanies qui menacent le brodeur naïf : Le fil qui s’échappe au dernier moment de votre aiguille, alors que vous vous apprêtiez à la plonger au coeur de la maille 2. Des configurations de couleur qui vous obligent à vous mouvoir de façon peu orthodoxe sous la surface, et laissent des cicatrices multicolores 3, témoignant de la violence des combats. La consternation et l’autodénigrement qui vous accablent quand vous vous rendez compte que vous brodiez sur la mauvaise ligne depuis 30 minutes. L’index mutilé suite aux pressions répétées de la tendre pulpe du doigt contre le métal froid de votre arme.

H+30 Le moral est au plus bas. Plus moyen de remettre la main sur mes munitions vert olive clair. Je suis encerclé et je pense à ma douce restée au pays.

Mais tout ceci ne serait finalement qu’anecdotes propres à colorer votre récit d’ancien combattant, un soir d’hiver au coin du feu, s’il n’existait pas la saloperie ultime. Le truc à côté duquel la mine antipersonnelle est digne d’un poisson d’avril de Gaston Lagaffe. L’accident fatal qui vous ruine une journée : le noeud dans votre fil à broder.


Fucked Up, Got Ambushed, Zipped In !

Telle une plaie d’Egypte, elle vous tombe du ciel sans prévenir. Et toutes les tactiques que vous élaborerez pour l’éviter n’y feront rien. Arrive un moment où, un peu trop confiant, votre garde s’abaisse. Et quand votre geste se fait un peu plus preste, il est déjà trop tard. En dépit de l’énergie primale qui vous habite, impossible de faire ressortir ce satané fil du canevas. Vous tirez encore un coup, pour vous persuader que ceci n’est pas arrivé. Mais vous vous ravisez rapidement.

Tirer plus fort ferait sauter les alentours dans une gerbe multicolore 4. Et vous ferait retourner direct dans votre ferme du Wisconsin la queue basse et un doigt en moins. C’est donc parti pour une séance de désamorçage délicat. Qui vous filera des sueurs froides pendant de très longues minutes. Et ne comptez pas sur ce baptême du feu pour vous préserver d’un nouveau booby trap. Ca arrivera forcément un jour au l’autre. Quand vous vous y attendrez le moins !

Cependant, il faut bien l’avouer, on prend goût petit à petit à la fureur des combats. Parcourir une ligne sans embûches. Couper d’un coup de dent rageur votre fil pour vous élancer vers un autre recoin du canevas encore vierge. Se jeter in extremis sur une boucle avant que celle-ci ne se fixe dans un noeud retors. Se résoudre, tel Alexandre, à trancher ce foutu noeud qui ne veut pas céder. Et repartir de plus belle dans la bataille.

Ce goût du fil ne me quittera désormais plus. Pire, je me suis même retrouvé à prendre des risques insensés, à vivre la broderie comme d’autres font du punk. A fond. Full speed ahead comme disait l’autre.

De séances marathon les yeux injectés de sang à la réalisation de points de croix dans un rallye en pleine montagne, je sentais l’adrénaline monter en moi. Et je voyais désormais les bobines de fils disparaitre peu à peu et s’organiser dans une mosaïque démente. Et c’est ainsi qu’il y a quelques jours, coupant d’un geste élégant et racé mon fil blanc (que j’avais gardé pour la fin, en symbole de paix intérieure), j’ai enfin pu saisir mon canevas à deux mains et le brandir bien haut en direction de la lumière, en laissant un cri rauque sortir de mon poitral :

Je l’avais fait ! Cette guerre qui n’était pas mienne au départ, j’en avais fait mon combat. Elle m’avait transcendé. Et je pouvais enfin admirer un coucher de soleil sur la baie de Da Nang, une Marlboro aux lèvres, mon arme patinée à mes côtés, le tout assis sur les pelotes de fil que j’avais gardées précieusement, en cas d’attaque surprise de ces maudits Viet Congs.

H+60 Le parachutage inopiné d’une bobine vert olive clair me redonne foi en l’humanité. Les forces me reviennent et je peux enfin mener ma mission à bien.

La Raison voudrait que j’en ai terminé avec cette foutue guerre. J’ose l’espérer. Mais je ne peux m’empêcher de contempler ce canevas, symbole de tant de sacrifices et d’épreuves, et de me dire que d’autres surfaces immaculées m’attendent. Tout juste puis-je espérer que ma montée en grade me permettra un jour de commander un bataillon de brodeurs aguerris. L’appel du point de croix se fera ressentir un jour ou l’autre. Mais, avec les 7 m de fil vert olive clair que je garde précieusement en poche, je serai prêt.

Ready to fight !

Photos, illustration et texte : Gwen

 

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. C’est pas moi qui le dit, c’est Océanopolis
  2. Et non pas de la meule
  3. Oui, je l’ai déjà utilisé ce mot, mais mon neveu l’adore, alors c’est cadeau pour lui
  4. Oui, j’aime beaucoup mon neveu