Le dessin du jour : du sable dans les rouages

novembre 14th, 20112:08 @

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Le dessin du jour : du sable dans les rouages

Il y a de cela quelques semaines, je m’étais lancé, tel un cabri saoulé au jus de raisin fermenté, dans une génèse du grand dessin. Ce qui m’a permis, perfidement, d’éviter de vous causer du sujet de départ. A savoir l’impasse créative dans laquelle je me retrouve ces derniers temps. Mais laissez moi d’abord m’installer sur ce divan…

Aaah, tout de suite plus confort… Bon, que disais-je ? Ah oui, le grand dessin. Débuté en 1998, j’avais jusqu’ici maintenu un rythme de croisière convenable, à raison d’un nouveau tous les 1 ou 2 ans. Le temps de refaire ma prothèse d’épaule cybernétique et changer de globes oculaires. Jusqu’au Gigadessin :

Et soudain, c’est le drame…

Que voulez vous faire après ca ? A moins de m’appeller Emile et de passer aux fresques de 4 m de long, impossible de continuer cette complexification picturale. Et puis je pense à mes amis qui se retrouvent à acheter des plaques de verre d’une tonne pour l’encadrement. Ou ceux qui ne disposent pas de murs comme à Versailles.

Je sais, c’est à eux de faire des efforts après tout. Un artiste ne doit pas se laisser tourmenter par des questions aussi triviales. Mais que voulez vous, face à leur désarroi je ne pouvais que m’incliner.

Il fallait donc changer de concept.

Faisant s’entrechoquer dans mon cerveau les idées comme dans un accélérateur de particules, je suis finalement arrivé à trouver d’autres pistes.

Mais « il y a loin de la coupe aux lèvres » pourrait me répliquer, judicieusement, le fin lettré John Malback. En effet, si l’idée était la, étincelante dans mon esprit, il fallait encore la coucher sur écran.

Et « c’est là que le bas blesse », comme pourrait me répliquer, de nouveau John Malback 1. Mais laisson de côté ces expressions et passons au détail de ces pistes qui pourraient révolutionner l’art contemporain. Rien que ca.

La première, et toujours la plus audacieuse, serait de changer de figure géométrique. Et du rectangle passer à la sphère. Imaginez ainsi être enveloppé par un grand dessin (comme celui plus haut). Les enchevêtrements de dessins courant tout le long de la paroi interne de la sphère. A gauche, en bas, à droite, à gauche, où que vous regardiez, le grand dessin est devant vous. Un concept qui pourrait même être poussé encore plus loin avec, tel l’univers, une expansion de cette sphère par l’ajout de nouveaux dessins.

Concept ébouriffant s’il en est. Et qui assurerait à coup sûr d’étancher ma soif mégalomane.

Reste que pour réaliser ce prodige, il me faudrait des compétences techniques et un matériel informatique digne de James Cameron. Et les risques pour la santé mentale du créateur et du public ne sont pas à négliger (et je ne vous parle même pas d’un ajout possible de lunette 3D).

Si l’infiniment grand n’était pas (encore) à ma portée, il me fallait alors pousser mes recherches vers l’autre extrémité. Revenir à la particule la plus élémentaire, au quark du dessin : le point, le pixel. L’idée était limpide, piocher un de mes dessins au style inimitable et le pixelliser au maximum, comme ceci :

Avant

Après.

Mais, et c’est là l’astuce, il s’agissait ensuite de « customiser » chaque carré du dessin par un visage expressif dont j’ai le secret. Fidèle à mon esprit scientifique, il me fallait cependant faire un test à échelle réduite. Et après quelques journées dans mon laboratoire graphique, je pouvais montrer ma créature à la face d’un monde incrédule :

L’effet était saisissant. Ce visage aux milles visages 2 provoquait en moi une bouffée d’euphorie :

Il m’arrive de m’emporter un peu des fois.

Seulement voila, le vers était dans le fruit. Après dix minutes passées à hurler comme un beau diable, voila que je me retournais contempler ma création. Et, à l’image de celle de Frankenstein, elle avait la gueule de travers.

Dans ma précipitation j’avais ainsi omis un aspect crucial du pixel : il est carré.

Pas rectangle.

Je me retrouvais donc avec mes dizaines de visages rectangle, inutilisables pour ma quête artistique vers l’infiniment petit. Rongé par la faute professionnelle, j’ai depuis renoncé à poursuivre ces expériences impies. Mais viendra peut-être un jour le temps de réparer mes erreurs…

Je n’abandonnais cependant pas l’idée des cases, des carrés. Car cette forme parfaite, propice à leur agencement dans les formes les plus complexes, me rappelait mes longues heures à jouer aux Lego étant enfant.

Fiat lux ! Mais oui, c’était ca ! Le jeu, mes amis ! Car au delà de la dimension construction-déconstruction-remix qui me guide depuis que j’ai un crayon en main, le jeu permet de prolonger le modeste contact que je tente de tisser avec le spectateur. De le faire participer.

Alors certes, il pouvait déjà le faire en contemplant les précédents grands dessins. Il pouvait y faire son chemin personnel, être attiré par un dessin ou un autre, bifurquer. Mais si je rajoutais des pièges et des détails, histoire de prolonger leur balade, je gardais finalement encore trop de contrôle au sein de ce rectangle. Il fallait lâcher un peu la bride.

A moi donc de fournir les pièces. Et à vous de les assembler. Un peu comme un puzzle, ou un jeu de Taquin. Ou de Carcassonne.

Et ce fut un « Eureka ! » qui me transperça le cerveau, suite à une partie de cet aimable jeu de société.  Et pour ceux qui n’ont pas eu le plaisir d’y jouer, voici à quoi cela ressemble :

Mettons de côté les règles du jeu 3 et observons l’image : des cases, avec des portions de routes et de villes, qui s’agencent pour former un paysage unique à chaque partie.  Jusque la tout le monde suit normalement.

Et maintenant, imaginez que les routes soient des langues, des bras ou des jambes, et que les contours des cités médiévales soient ceux d’une bouche. Et qu’à l’intérieur de ces villes/bouches soient insérés, tels des cathédrales, des dessins stockés sur ma galerie Flickr.

A l’instar des parties de Carcassonne, les possibilités sont donc (presque) infinies. Et l’on peut même imaginer des thèmes pour les cases (couleurs, design) en fonctions des dessins choisis pour être cernés par les villes/bouches.

Embarqué dans une transe artistique suite à cet éclair de génie, voila que je passais de longues journées à concevoir ce plan. Et passais à la première phase : la création des cases. Mais cette fois, je ne me laissais pas prendre au piège, et partais sur des cases carrées 4On ne me la fait pas deux fois ![/Ref]. Et voici que des des dizaines de variation s’amoncelaient sur mon ordinateur :

Mais bien vite la sordide réalité me rattrapa. Admirant le travail réalisé, j’eu le malheur de regarder le format de ces carrés au format jpeg : 179×181.

179×181. Proche du carré, mais pas vraiment carré. Ention et damnafer, c’est la porte ouverte à des décalages de l’ordre du centimètre l’échelle d’un grand dessin ! Tout était donc à refaire. Sachant que le « tout » concernait environ 200 variations. Ce qui me plongea dans un abattement digne de Bertand Labévue en phase dépressive.

Ce n’était pourtant qu’un détail au regard de l’autre grande question : comment assembler tout ca de facon ludique (et simple ?). Et je butais de nouveau sur cet écueil. C’est la que mon cerveau se berçait de rêveries :  pousser plus loin le concept, par la vente de ces carrés dans des pochettes, comme les images Panini que j’achetais à la maison de la presse. Ou créer une interface en ligne ou tout un chacun peut créer sa surface de jeu quadrillée, et disposer comme il l’entend ces carrés, en les faisant pivoter, puis en important les dessins de son choix depuis ma galerie Flickr. Puis, quand la surface était dument remplie, un programme magique en sortirait une version imprimable.

Mais la encore, j’étais entravé par mes limitations en matière de technique. Et je devais de nouveau renoncer (provisoirement).

Désemparé, et pensant déja aux interrogations accusatrices de mes nombreux fans (« Alors, il arrive quand ce prochain grand dessin ?« ), je me retrouvais à fixer le plafon de mon modeste logis. Puis les murs. Puis un tableau au mur.

Mon grand dessin daté de 2001. Du temps ou je m’évertuais encore à bosser à l’encre et à la peinture.  Il y avait de l’idée, un bon impact mais, décidemment, je ne pouvais regarder ce dessin sans un peu de honte face à l’amateurisme du rendu. Ces couleurs ou l’on voit les coups de pinceau, ce vert gobelin devenu terne, les touches de couleur au feutre qui se délavent, les traits noirs tremblotants. « Bien mais pas top » pour résumer. Et mon perfectionnisme ne le supportait pas.

Il fallait donc corriger cette erreur. Améliorer ce dessin à l’image du travail effectué sur Steve Sanjeev Austin

Et voici donc que le chantier vient de commencer. La version 2.0 du grand dessin 2001. Dix ans après, avec la technologie du futur qu’est le dessin vectoriel et mon skill développé par un entrainement quotidien à la restauration d’art.

Le chantier du grand dessin 2001 « version améliorée » tel qu’il est à l’heure où j’écris ces lignes.

Je ne suis pas encore au bout de mes peines, mais le travail progresse plus vite que prévu. Quelques mois de labeur tout au plus. Temps pendant lequel je pourrai crier à la face du monde : « L’aventure du grand dessin continue ! »

Sur ce, je vous remercie pour cette séance d’auto-psychanalyse, qui m’a permis de résoudre pour un moment ma quête de sens. Et je vous laisse pour un temps, j’ai ma nouvelle épaule et mes nouveaux yeux à esquinter.

Dessins, texte : Gwen

 

 

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Notes:

  1. Qui commence un peu à m’énerver avec ses sentences définitives
  2. Enfin 56 pour être exact.
  3. Mais pour ceux qui sont intéressés, c’est par ici