Le petit guide sur George Orwell

octobre 20th, 20114:45 @

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Le petit guide sur George Orwell

Fidèle à la mission de vous faire visiter le cerveau dément de Gwen les splendeurs de ce monde, il fallait bien incorporer Orwell à l’oeuvre centrifugueuse. Car ce chic type fut une inspiration pour votre serviteur pendant ses vertes années. Quand j’imaginais le journalisme comme une aventure, faite de sueur et d’engagement. Depuis, l’âge 1 aidant, je sais que je ne serai jamais un journaliste total, de la trempe des Joseph Kessel, Albert Londres et autres Robert Namias. Mais je m’accroche toujours à cet horizon et, bien installé derrière mon écran, voila que je me décide à ouvrir une porte vers le monde d’Orwell. Après vous.

Je dois faire un papier sur Orwell. Point de débat à cela, si ce n’est celui qui fait rage depuis des années entre ma personne et ma flemme légendaire quant à une date de publication précise. Restait cependant un défi de taille dans mon esprit : ne pas vous parler de 1984 ou de La ferme des animaux.

Deux chefs d’oeuvres, il faut en convenir 2. Mais comme à peu près tout le monde en convient déjà, quel intéret à en reparler ici sur Centrifugue ? Aucun, à mon sens. Ou alors vite fait, pour la forme, en vous conseillant de regarder deux adaptations de ces ouvrages :


Film sympathique de Michael Radford, avec le classieux John Hurt. Rien de fulgurant (Brazil reste toujours la meilleure adaptation de l’univers orwellien au cinéma à mon goût) mais il a l’avantage de rester fidèle au bouquin.


L’adaptation en dessin animé par John Halas et Joy Batchelor. Pas encore eu le temps de le regarder mais, même si l’animation doit être un peu datée (1954 oblige), le film a l’air d’avoir de bons échos. (Les parties suivantes se trouvent sur Youtube)

La tarte à la crème orwellienne étant évacuée, je préfère donc vous faire faire une petite visite de la périphérie. Et quoi de mieux que de vous parler un peu de ses autres ouvrages, tout aussi recommandables.

Conseils de lecture

Une histoire birmane

Publié en 1934, ce roman s’inspire de l’expérience d’Orwell en tant que fonctionnaire britannique en Birmanie, de 1922 à 1928. Outre son talent à dépeindre les lieux, les paysages et la vie quotidienne, Une histoire birmane marque les débuts de la prise de conscience politique d’Orwell.

C’est à la suite de ce séjour en Birmanie qu’il écrira aussi Comment j’ai tué un éléphant qui, lui aussi, décortique les mécanismes de l’oppression que subissent les peuples colonisés. Le vernis de l’Empire britannique commence à s’effriter.

Si vous avez le temps avant de vous plonger dedans, vous pouvez lire cette analyse (en anglais) par Stephen L. Keck qui a l’avantage de replacer le livre dans son contexte. Ou cet article de Jean Sevry, professeur à l’Université de Montpellier, sur la question coloniale chez Orwell.

Dans la dèche à Paris et à Londres

Un livre qui reflète le mieux l’approche d’Orwell, à savoir comprendre et lutter contre ses préjugés de classe en se plongeant au plus près de son sujet, ici la pauvreté. Revenu de Birmanie, il va ainsi, de 1927 1931, vivre à Paris, travaillant comme serveur dans un restaurant, puis à Londres, comme clochard, cherchant au jour le jour nourriture et logement, travailleur ou précepteur.

Du journalisme total (que n’aurait pas renié Steven) plaçant Orwell dans la lignée de Jack London 3 ou Charles Dickens. Et dont la force du récit ne s’émousse pas avec les années.

Par sa forme bien sûr. Pour preuve les succès plus récents de journalistes comme Gunter Wallraff avec Tête de turc (où l’auteur se fait passer pour un immigré turc) ou Florence Aubenas avec Le Quai de Ouistreham 4 (Six mois à enchainer les boulots précaires). Mais aussi par le fond, avec toujours ce sens aigu de la description qui ne nous épargne aucun détail, même le plus trivial. Bref un livre indispensable.

Et si vous voulez en savoir un peu plus, vous pouvez lire (en français), cet article de Françoise Leroi.

Le Quai de Wigan

Travail de commande pour une maison d’édition sympathisante du mouvement socialiste, Le Quai de Wigan débute de la même manière que Dans la dèche à Paris et à Londres : une immersion dans le monde des mineurs, la description de leur conditions de travail et de logement tout comme le choc, voire la révulsion (notamment avec les odeurs) que peut éprouver l’auteur durant cette expérience. Cependant, dans la deuxième partie du livre, Orwell utilise son reportage comme point de départ à une analyse du mouvement socialiste en Angleterre.

Ce travail de terrain lui permet de confirmer que le socialisme reste le meilleur moyen d’améliorer les conditions de vie du peuple. Mais il se fait également l’avocat du diable 5 en livrant une cinglante attaque envers ceux qui se revendiquent du socialisme.

Perpétuation des barrières de classes (confort de se revendiquer socialiste sans côtoyer le peuple), volonté de se démarquer à tout prix (quitte à se faire passer pour un original qui provoquera au mieux le sourire), culte de la machine et surtout perte de vue de l’idéal pratique (la common decency, à savoir tenter de réduire le plus possible les inégalités) au profit des grands discours.

A propos du concept de common decency, mais pas seulement, je vous conseille les deux ouvrages du philosophe Jean Claude Michéa (Orwell, anarchiste Tory et Orwell l’éducateur) et, plus rapidement, vous pouvez lire cet entretien mené par Elizabeth Levy et publié dans le Magazine littéraire et cet article d’Albert Gauvin. Enfin, si vous souhaitez comprendre l’influence d’Orwell sur le cinéma réaliste anglais, c’est par ici avec la maitrise de Laurent Simon.

Hommage à la Catalogne

Le morceau de bravoure d’Orwell. Alors que la guerre civile débute en juillet 1936, il décide de se rendre en Espagne en décembre pour y combattre le fascisme. Intégré au sein du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), il part sur le front, où il sera gravement blessé à la gorge par le tir d’une balle ennemie. De retour à Barcelone, il assistera à la prise de pouvoir des staliniens et, le POUM déclaré illégal en mai-juin 1937, il devra s’enfuir en France avant de rejoindre l’Angleterre.

En dehors, encore une fois, du travail de reporter, vivant et saisissant, Hommage à la Catalogne est une pierre angulaire de l’oeuvre d’Orwell. La confrontation de ses idéaux au réel. Et le refus de tout totalitarisme, même s’il se pare des vertus du socialisme. C’est en observant le travail de propagande stalinien (qui transforme, pour l’opinion, francs tireurs anarchistes et troupes du POUM en complices du franquisme) qu’Orwell tirera la matière principale des deux ouvrages-cités-en-début-de-papier-mais-que-je-ne-citerai-pas-par-pure-figure-de-style.

Pour en savoir plus, je vous oriente vers ce papier de Florian Pennec sur Schizophrenic ainsi que cette émission diffusée sur France Inter.


Land and Freedom – Bande annonce Vost FR par _Caprice_
Je vous conseille également Land and Freedom de Ken Loach, qui s’inspire d’Hommage à la Catalogne (Et resouligne le lien entre Orwell et le courant cinématogrphique du réalisme social anglais

Et vive l’aspidistra ! et Un peu d’air frais

Terminons cette fiche de lecture par deux bouquins qu’on pourrait juger mineurs : Et vive l’aspidistra ! et Un peu d’air frais. Tout comme Une fille de pasteur, Et vive l’aspidistra ! n’est pas un grand ouvrage. Orwell, avec le recul, explique d’ailleurs que ces livres lui ont surtout permis de manger. Mais il reste une lecture des plus agréables, par sa peinture acide de la petite bourgeoisie anglaise, et surtout de la figure de l’artiste. En quête de pureté, Gordon Gomstock quitte une bonne situation pour se consacrer, grâce à son talent pour l’écriture, à la poésie. Mais il est bien vite tenaillé par la nécessité de vivre de son art. Cette recherche pourrissant peu à peu ses relations.

Ce récit a l’intérêt, outre quelques parallèles avec les débuts difficiles d’Orwell, de souligner l’humour et la prise de recul de l’auteur des deux-livres-dont-promis-je-ne-redonnerai-pas-le-nom.

Pour en savoir plus, vous pouvez lire ce papier de Bernard Quiriny sur Chronicart. A noter enfin que le livre a fait l’objet d’une adaptation au cinéma par Robert Bierman, avec Helena Bonham Carter, en 1997. Pas encore eu le temps de la regarder, mais vous pouvez le faire sur Youtube :

Un peu d’air frais, quant à lui, souffre d’avoir été publié entre les deux monuments que sont Hommage à la Catalogne et La ferme des animaux  6. L’histoire se situant d’ailleurs juste avant les débuts de la Seconde Guerre mondiale. Nous suivons ainsi Georges Bowling, la quarantaine, incarnation de la classe moyenne anglaise.

Tout comme Et vive l’Apidistra !, le texte est bourré d’humour mais on sent surtout poindre la nostalgie d’une vie simple, un peu idyllique. Une vie en sursis à la veille de la guerre. Un monde qui sera balayé par la violence et la machine. Par ces hommes qui “parlent par balles et pensent par slogans”.

Orwell sur le net

Histoire de poursuivre le voyage, voici une petite liste de liens sur les internettes qui devraient vous permettre de faire le (grand) tour du sujet :

– Un site incontournable : George Orwell.org. L’intégralité de ses oeuvres y sont consultables en anglais. Vous pouvez sinon les trouver sur ce site très complet qui comporte études, liens et documents iconographiques.

– Un autre site très intéressant : George Orwell Essays, qui regroupe de nombreuses études littéraires. Et n’oublions pas ce très joli projet débuté en 2008 : Orwell Diaries. Soit la publication, date pour date, mais 70 ans après, de son journal personnel. J’ai eu l’occasion de lire deux ou trois volumes de sa traduction éditée par l’Enclyclopédie des nuisances et c’est une lecture chaudement recommandée (surtout pour ceux qui ont lu tous ses livres et qui en veulent plus :) )

Deux autres sites enfin, au contenu plus actuel :
Orwell today qui offre une revue de presse et tresse des parallèles entre notre beau monde et celui de Entre-1983-et-1985 7
Les amis d’Orwell, émission bimensuelle diffusée sur Radio libertaire, et qui aborde des sujets aussi variés que la vidéo-surveillance, le “poliçage” de notre société ou les nanos-technologies.

Sur ce, je vous salue bien bas et rappelez-vous que, comme disait ce bon vieux Eric Blair :

“ Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment”

En vous remerciant

Illustration (d’après photo), texte : Gwen

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Et le CUEJ
  2. Et si vous ne les avez pas lus : à la librairie la plus proche, vite !
  3. Auteur du Talon de fer, contre-utopie qui -même si je n’ai pas eu encore le temps de le lire- ajoute un parallèle avec le livre qui parle de Big Brother
  4. Clin d’oeil à l’ouvrage d’Orwell dont je parle plus bas, je suppose.
  5. Cette partie du livre fut d’ailleurs très mal perçue par son éditeur Victor Gollanz, qui ajouta une préface pour atténuer les propos d’Orwell, puis republia l’ouvrage, sans l’accord de l’auteur, sans cette deuxième partie
  6. Zut, raté !
  7. Haha, je me suis pas fait avoir cette fois !