Leçon de choses : Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant qu’on ne l’ait mis à terre

octobre 22nd, 20113:20 @

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Leçon de choses : Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant qu’on ne l’ait mis à terre

Amoureux de la belle langue française, esthètes du verbe, artistes de l’idiome qui vient à point, bonsoir.

Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant qu’on ne l’ait mis à terre

Quelle belle expression que voilà. Reflétant le combat de l’Homme (symbolisé par un honnête chasseur) contre l’impitoyable Nature (ici représentée par un féroce plantigrade), elle ne laisse pas de faire vagabonder notre imagination, notre inconscient reptilien, vestige hypothalamique d’un temps où nous étions de pauvres chasseurs-cueilleurs condamnés à se friter des grizzlis géants avec des pierres et des bâtons pointus pour espérer dormir le cul au sec.

Cet aphorisme, présenté ici comme une vérité indéniable, est-il pour autant d’actualité ? C’est ce que je vous propose de découvrir sans plus tarder, en suivant le parcours original et riche d’enseignements de Marcel Pyjama, homme de convictions s’il en est.

19 septembre 2011, Ecole Maternelle Michel Houellebecq, Ronchin (59), France.

Nous sommes un peu avant midi, et bien que les quinze élèves âgés de 4 ans soient présents, le seul bruit que l’on entend dans la salle de classe 3B de feu Mme Delamotte est le gargouillis digestif provenant de l’estomac repu de Marcel Pyjama, qui vient de terminer son sandwich jambon-beurre-camembert-salami. De sa main libre, il froisse le papier aluminium en une boule approximative, et la jette en direction de la corbeille située près de la porte, à un peu moins de trois mètres, ratant son but. Son autre main, au cas où vous vous poseriez la question, tient fermement un ingénieux dispositif électronique, susceptible de déclencher – par simple pression du pouce sur le bouton rouge idoine – la détonation de la ceinture d’explosifs que Marcel porte autour du tronc.

Marcel Pyjama laisse son regard torve glisser dans la classe, chargée d’effluves scolaires et infantiles ; colle blanche en petits pots à tartiner, peintures lavables à l’eau, litière de lapins nains (Ciboulette et Estragon, les deux locataires de la cage, ne paraissent pas affectés par les événements), et depuis quelques heures une odeur de pipi qui flotte également dans l’air (les enfants n’ont pas le droit de sortir). Le tableau noir sur lequel seule la date du jour est inscrite, laissant les lignes parallèles dédiées à l’enseignement des rudiments de l’écriture vierges, la grosse éponge jaune et sale accrochée sous le tableau, les posters d’animaux, les dessins et peintures malhabiles et colorés, la petite bibliothèque du fond à coté du coin lecture, les tables de classe lilliputiennes disposées en cercle, et sur chaque petite chaise un gamin ou une gamine à l’air terrorisé, la bouche soudée au chatterton, les yeux embués de larmes. Bref, rien ne sort vraiment de l’ordinaire pour une maternelle si ce n’est les murs d’un jaune délavé qui reflètent le ballet stroboscopique bleu et rouge des gyrophares tourbillonnant plus loin dans la rue, et le cadavre de Mme Delamotte, au milieu de la salle, baignant dans une mare de sang, un air de surprise sur le visage et un trou écarlate de la taille d’une balle de tennis au milieu de la poitrine.

Mais, me direz-vous, qu’est ce qui peut bien pousser un honnête français comme Marcel Pyjama, un homme sans histoires, franc en camaraderie et dur à la besogne, préposé aux Espaces Verts de Ronchin de son état, à perpétrer un acte d’une aussi brutale sauvagerie ? La réponse, mes enfants, c’est le burnout social, le malaise psychique qui ronge notre nation. Epuisé par l’inanité et la vacuité du monde, Marcel n’a d’autre choix pour exister que de commettre l’irréparable. Ce que les anciens Chinois érudits et cruels illustraient par leur maxime de vieux Jedi « Tout n’est qu’illusion », Marcel (et beaucoup d’autres comme lui) le vit comme une profonde dérive de la perception du réel ; ce qui n’est pas montré n’a pas de réalité tangible, et donc pour exister et sortir du nombre l’homme de base doit viser le spectaculaire. « L’arbre qui tombe dans la forêt lointaine et déserte fait-il du bruit ? », demandait le poète. « On s’en bat les couilles », répond Marcel, « moi je veux faire tomber l’arbre au milieu du putain de magasin de porcelaine ». C’est en tout cas l’idée générale de son plan, dont nous vivons, pendant cette troisième heure de prise d’otage, le proche dénouement.

Marcel, tout en se curant les dents d’un ongle crasseux, entre dans une phase d’introspection post-déjeuner dans laquelle il se repasse en tête les éléments de son plan génial, tellement génial que tout se déroule pour l’instant comme sur des roulettes (mais il ignore encore que ce sont des roulettes russes, ce dont le lecteur assidu de cette rubrique se sera déjà douté). Son action vise à imposer de manière abracadabrantesque ses lubies politiques, un genre de rafale de coups-de-boule dans la gueule de la bien-pensance de gôche et de la pensée unique auto-flagellatrice.

Marcel Pyjama est en effet l’un de ces représentants de la droite extrême, dure et sans concession, dont l’idéal politique ne se satisfait plus des règles du jeu bon enfant de la démocratie participative à la papa : des années de militantisme au sein de divers groupuscules fascisants lui ont certes appris à coller des affiches sous la pluie, péter les dents d’un gauchiste en un seul coup de genou, courir plus vite qu’un flic et reconnaître un étranger au premier coup d’œil (sauf pour les Juifs, qui – sans doute par un effet de camouflage vicieux dans la société – n’ont plus tous des gros nez comme avant), mémoriser des dizaines de slogans identitaires faciles à retenir et frappant l’imagination, mais force est de constater que la société dans laquelle il vit n’a guère évolué dans le sens qu’il désire. Il faut bien comprendre que Marcel est avant tout une victime ; il n’a jamais rien demandé à personne, et ce n’est pas sa faute si les élus de la Ripoublique (comme il l’appelle avec un sens très fin du calembour) ont décidé de prostituer la France, d’y faire venir des hordes d’étrangers aux religions barbares, de tolérer le rap et son cortège de tournantes dans les caves, d’abandonner le Franc synonyme de souveraineté financière et d’ouvrir les frontières à toute la misère du monde, entre autre.

Marcel ne demande pas grand-chose : il veut que la France reste la France, c’est à dire chrétienne, riche, puissante sur l’échiquier international, et intégralement sécurisée, comme il en a toujours été depuis que le monde existe. N’ayant pas trouvé de réponse satisfaisante à ses questions dans les instances légales, il a donc décidé de passer à l’action. Certes l’écriture de son Manifeste pour une France Blanche et Pure lui a pris beaucoup de temps (à cause de ces feignasses d’instituteurs communistes qui rongent l’Education Nationale, Marcel n’a jamais été très bon en composition), de même que la propagation de ses idées sur d’innombrables sites sociaux (les pédés sans couilles de la modération censurent honteusement 99% de ses messages), mais le jeu en valait la chandelle. En effet, aujourd’hui ce travail de fourmi va s’avérer payant : grâce à son action coup-de-poing spectaculaire, Marcel va enfin disposer de l’attention des médias, qui lui offriront une tribune internationale pour propager ses idées, ouvrir les yeux du peuple bovin aliéné par les sionistes, les gauchistes et les écolos, et rendre à la France la place qui lui revient de droit, à savoir au centre du concert des nations.

Marcel se revoit, uploadant la veille son Manifeste complet et détaillé sur divers sites identitaires (www.mirador.fr, www.francaisdabord.fr, www.bleublanrage.net, www.marechalnousvoila.com et d’autres) avant de se munir de son fusil à pompe, sa ceinture d’explosifs, et de petits sandwichs enrobés dans du papier aluminium, pour sortir de chez lui et se diriger vers le groupe scolaire M. Houellebecq. Afin de déjouer la vigilance d’éventuels traîtres gauchistes, et d’être présent dès l’ouverture de l’école sans alerter les parents, Marcel a passé la nuit dans l’une des bennes à ordures de la cantine de l’école. Seuls son moral d’acier et la perspective de lendemains qui chantent, débarrassés de la plaie mondialisante, lui ont permis de supporter sans sourciller la dizaine d’heures passée au milieu des restes de repas et des effluves nauséabondes (la veille, c’était gratin de courgettes ou brandade de morue, plus un dessert au choix yaourt nature/tartelette aux pêches/brownie). A 09h00, la cloche annonçait le début des cours, à 09h07, c’est un Marcel embaumant la morue qui déboulait dans la salle 3B, et répondait à l’œil inquisiteur de Mme Delamotte par une décharge de fusil à pompe à bout portant, le coup de feu déchirant le silence et la cage thoracique de l’infortunée institutrice.

Puis Marcel n’avait eu qu’à condamner la porte et ligoter les gamins, prévenir les médias, et attendre l’arrivée de la police (de l’avis de Marcel, une belle bande de branques occupés à surveiller des radars routiers au lieu de combattre l’islamisation de nos quartiers) pour poser ses conditions. L’inspecteur Duverdier, en charge des négociations, avait ainsi obtenu la liste des revendications – frappées au coin du bon sens – du forcené :

Liste des mesures à prendre par le Gouvernement Français, avec effet immédiat et rétroactif :
 – Arrêt brutal de l’immigration, renvoi « chez eux » de tous les étrangers (par « étranger », comprendre toute personne qui n’est pas française ET blanche)
– Inscription des racines chrétiennes et éternelles de la France dans la Constitution
– Sécurité totale : création de milices citoyennes armées, suppléant la police pour faire régner la loi et l’ordre (note : l’application du point 1 fera déjà baisser significativement la délinquance)
– Retrait de l’Europe, retrait de l’OTAN, retour aux anciens Francs, déclaration de haine aux Etats-Unis, fermeture totale des frontières (érection d’un mur de défense militarisé de 20m de haut sur tout le périmètre national)
– Création de camps dans lesquels interner les ennemis de la nation (assassins, bandits, socialistes, voleurs, juifs, homosexuels, drogués, tsiganes, handicapés mentaux…)
– Remise de la France au travail pour redresser notre belle nation (abolition du droit de grève, peine de mort pour les syndicalistes, travaux forcés pour les chômeurs)

Chaque heure qui passe réduit considérablement l’espérance de vie des morveux

Signé : PyjaMan

L’envoi de ces revendications allait certainement faire l’effet d’un électrochoc aux flics, peu habitués à réfléchir et à embrasser la vérité après une vie passée aux ordres du pouvoir usurpateur en place. Cela avait au moins eu le mérite de lui donner un peu de temps, et donc Marcel préparait son intervention à la télévision qui ne manquerait pas d’avoir lieu dans les jours suivants. Il se voyait déjà expliquer, répondant à une Claire Chazal sous le charme, comment il avait su rassembler le courage nécessaire au soulèvement d’un peuple. Comment les français, en lisant son Manifeste, avaient soudain laissé éclater leur soif de francitude exacerbée, descendant dans les rues en chantant la Marseillaise, brûlant tout sur leur passage, chassant les Noirs à coups de pierres, pendant les Arabes aux lampadaires des centres-villes, brûlant les Juifs sur les places de marché, rasant la tête des féministes, fourrant les cadavres des politiques avec de la merde de chien avant de les traîner attachés à des pare-chocs de voitures dans des champs de graviers… Comment lui, Marcel Pyjama, par la seule force de sa pensée, et d’une toute petite prise d’otage, avait redressé la France en la prenant par la main, épongé son front moite de fièvre, essuyé ses lèvres libertaires souillées du sperme altermondialiste, et lui avait foutu un bon coup de pied au cul, pour qu’elle se retrousse les manches et se mette enfin au travail.

Marcel ne voudrait pas du pouvoir suprême que le peuple ne manquerait pas de lui offrir sur un plateau en or massif, non… Il resterait modeste, se voyant plutôt en simple Gardien de la Constitution et de la Morale, et se contenterait d’un droit de veto sur toutes les décisions gouvernementales, mais rien de plus. Quelle tête ferait-il sur les photos, lors des inaugurations de statues érigées en son honneur ? Il se voyait les yeux perdus dans le lointain, le menton légèrement relevé, la main sur le cœur, entouré d’un chœur d’enfants… Oui, ça serait pas mal ça. Il serait plaisant également de voir quelle place il occuperait dans les manuels d’Histoire, et comment les générations futures l’appelleraient… Marcel le Libérateur ? Marcel l’Audacieux ? Marcel le Grand ? Ou simplement Maréchal Pyjama… Il se voyait déjà, paradant sur les Champs Elysées, sous une pluie de fleurs et de confettis tricolores… Il se voyait déjà, choisissant dans sa liste celle qui le soir pourrait par faveur se pendre à son cou… Il se voyait déjà, sur son trône de cristal, en train de se faire su…

Marcel en était à ce stade de ses réflexions lorsque la balle de calibre .338 Magnum du sniper du GIGN pénétra dans son oreille droite – faisant voler en plusieurs centaines d’éclats microscopiques les cartilages de l’oreille interne ainsi que la partie droite de sa boîte crânienne, comme autant de nano-shrapnels réduisant son cerveau en bouillie – et ressortit par son œil gauche avec un bruit de pastèque explosée, pulvérisant l’arcade sourcilière dans une gerbe de sang et de morceaux de cervelle.

Plusieurs heures plus tard, tandis que les enfants étaient accueillis par une cellule psychologique d’urgence, l’inspecteur Duverdier marchait dans la salle de classe 3B, évitant de tacher ses chaussures neuves en esquivant les flaques de sang et les bouts de viande. « Encore un qui aura vendu la peau de l’ours avant de l’avoir mis à terre », pensa l’homme de loi – avec lequel, vous en conviendrez chers lecteurs, nous ne pouvons qu’acquiescer par la pensée.

Ainsi finit la tragique épopée de Marcel Pyjama, dont vous saurez – je n’en doute pas – tirer les conclusions qui s’imposent. Sur ce, mes enfants, je vous dis… Pardon ? D’autres histoires palpitantes ? D’autres leçons de morale édifiantes et éducatives ? Allons, allons, pour cela, impatients lecteurs, gourmandes lectrices, il vous faudra attendre la prochaine édition de Centrifugue (Mâtin, quel blog !)…

Patience donc, et à bientôt !

Dessins : Gwen

Texte : John Malback

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