Leçon de choses : Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que l’on te fasse

décembre 8th, 20112:25 @

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Leçon de choses : Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que l’on te fasse

Une nouvelle leçon de choses qui vous fera voyager aux confins de l’univers. Mais laissons la parole à notre fidèle John Malback.

Insatiables lecteurs, impénétrables lectrices, bonsoir.

Dans notre monde moderne saturé d’informations, de mouvements, de tensions, de malentendus et de stress, les relations sociales se parent d’un niveau de complexité et de sensibilité jamais atteint dans l’histoire de notre espèce. Le statu quo sur lequel se fonde l’ordre public dans les sociétés civilisées ne tient qu’à un fil, celui de la bienséance et de la politesse contrôlée. Deux fils en fait donc ; bienséance, politesse, auxquels on pourrait ajouter le savoir-vivre… Alors disons trois fils, ok, ok.

D’aucuns regrettent que nos relations socio-spatiales soient à ce point codifiées par un ensemble d’habitus stricts et formels ; d’autres avancent que la politesse ne serait que la robe attrayante de l’hypocrisie, perfide poison du vivre-ensemble. Et gare à celui qui ne serait pas un virtuose dans le maniement de l’étiquette, à l’empathie sensible et au verbe mesuré, car la mise à l’écart du groupe (et donc, la mort sociale) est le seul tribut des parias, fussent-ils francs et honnêtes, dans ce monde sans pitié.

Mais, au fond, la paix sociale ne vaut-elle pas ces petits écarts à la Vérité, ces entorses à l’honnêteté ne sont elles-pas le mal nécessaire au renforcement de ce lien social si tenu, si fragile, si pur, si délicat, que nous retournons de nos doigts gourds et tremblants, craignant de le briser telle la nuque d’une jeune fille entre les mains d’un serial killer 1 sociopathe aux bouffées de haine compulsives ? Mmh ?

Que serait-en effet un monde sans libertés surveillées, sans barrières légales, sans carcans moralistes, sans filtres philosophiques, pour nous empêcher de nous foutre sur la gueule ? L’un de ces artefacts moraux, véritable construction mentale développée à travers les siècles par les religieux et les législateurs de tout poil, se résume à ce fameux concept de « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », ou dit autrement, « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ». Étrangement, ce concept qui prend à rebrousse poil les instincts primaires de l’Homo Sapiens Sapiens est peu ou prou considéré par tout un chacun comme supérieur et nécessaire pour lutter contre la fracture sociale, comme la super-glue qui unit les doigts de l’enfant malhabile en un moignon imparfait certes, mais irrémédiablement soudé. Bédame oui ! Car sinon, c’est l’anarchie, le chaos, la révolution, la guerre, ou pire encore, le communisme.

C’est, en substance, la ligne rouge qui va sous-tendre le récit d’avant-garde que je m’apprête, si vous le voulez bien, à vous livrer humblement ce soir.

A bord de La Sémillante, frégate plénipotentiaire de classe VeGon-IV, Haute stratosphère de Voluptiia (orbite basse), Système planétaire Claris Morgana, année 2684 (flux temporel terrestre)

Par l’immense baie vitrée qui couvrait un pan entier de sa vaste cabine, située sur le flanc bâbord, en proue de la frégate, le professeur Randall K. Sonovabitch regardait d’un œil absent le vide intersidéral, où dérivaient de manière quasi immobile de très lointaines étoiles, des nuages de poussière spatiale et autres antédiluviennes constellations, témoins célestes de l’éternité du continuum espace-temps. L’étoile double qui n’en finissait pas de mourir au large de Septimus Prime éclairait les sobres lignes métalliques du bureau d’une lueur blafarde, et faisait scintiller les boutons dorés ornant la veste militaro-chic (stricte, mais confortable et élégante) du professeur ainsi que les glaçons qui s’entrechoquaient dans son verre de scotch presque vide. Randall fit pivoter sa chaise, et d’un effleurement du doigt sur l’une des commandes de son bureau, fit descendre le rideau moléculaire composite sur la baie vitrée. Aussitôt couverte, la baie passa en mode « ambiant » et se mit à diffuser des formes mouvantes et des couleurs abstraites, en une suite fluide et ininterrompue de combinaisons de halos de lumière soi-disant relaxants.

Randall n’était pas trop relaxé, en fait. Non seulement à cause du vol (il souffrait toujours d’une certaine appréhension lorsqu’il quittait l’orbite d’une planète pour sauter en alter-espace, seul passage réellement délicat du voyage, même s’il savait que les pilotes cybernétisés et intégrés à l’ordinateur de bord étaient absolument infaillibles) mais aussi à cause de la conversation qui devait suivre dans les minutes à venir, particulièrement sensible. Il n’aurait que quelques mots à dire, mais quels mots ! Il avait l’impression de passer l’oral coef. 24 de son Examen Total à l’Académie Militaire Terrestre, le plus grand stress de sa vie pourtant riche d’expériences. Une responsabilité énorme, en vérité, car le sort d’un monde était entre ses mains, rien que ça.

Sa mission des trois derniers mois – son « contrat » comme l’appelaient les têtes d’œuf du Mainboard – s’achevait dans un franc succès, et il était temps pour lui de livrer ses conclusions ; nul doute qu’il serait félicité, et que la promotion suivrait avec les honneurs… Mais, comme le disait un vieux proverbe martien, il ne fallait pas vendre la carapace du Trůghůuth avant de lui avoir arraché les tentacules. Il se resservit un scotch de synthèse, inséra un holodisk dans une fente dissimulée du bureau, et immédiatement son écran virtuel apparut, fins traits de lumière polarisée flottant devant lui, sur lesquels il laissa glisser ses doigts délicatement et rapidement, avec l’aisance dactylographique que lui conféraient une trentaine d’année de pratique des consoles de commandes qui sont le quotidien de l’homme du futur.

Une fois l’ADN de Randall identifié par les récepteurs de son Personnal Data Analyzer, les métadonnées compilées sur l’holodisk se chargèrent en quelques fractions de nanosecondes sur son serveur privé. En quelques mouvements de doigts il les envoya vers l’encrypteur. Après avoir sécurisé les données, il pourrait les forwarder au Mainboard, dès qu’ils entreraient en alter-espace et que le réseau serait généré. D’après les indications en provenance de la salle des propulseurs qui s’affichaient sur son écran, ils avaient encore une bonne demi-heure avant d’être à portée de saut dimensionnel. Il entreprit machinalement de revoir son rapport, pensif. Plongé dans sa lecture, c’est à peine s’il sentit le léger tremblement annonçant la poussée des réacteurs de la Sémillante, qui tentait d’échapper à l’attraction de Voluptiia, et de toute ses forces élançait ses cent-soixante-cinq mille tonnes d’acier et de technologie futuriste vers l’immensité de l’espace infini, tel un albatros cyberpunk surfant sur un jet-stream en slow motion.

Voluptiia, huitième planète du système Claris Morgana, et seule accueillant la vie dans ce coin perdu du cosmos, avait été découverte il y a quelques années. La vieille Isabelle Balkany, énorme et hideux cargo humain franco-européen transportant les pièces et les machines nécessaire aux réparations du Dôme-prison de Castelvania-II sur la Bordure Extérieure, avait subi pour des raisons inconnues de sévères avaries de calculateur d’alter-espace lors de son départ. C’était un miracle que le cargo ait réussi à quitter l’hyper-vitesse lumière sans se désintégrer instantanément sur un trou noir ou une supernova de passage. Apres avoir dévié pendant de précieuses picosecondes de leur trajet initial, les 300 occupants du vaisseau étaient sortis indemnes du maelstrom spatio-temporel à quelques années-lumière de distance de Claris Morgana. Au bord du désespoir, perdus aux confins du néant dans une coque de métal à la dérive, ils avaient repéré in extremis des formes de vie sur leurs scanners, découvert et rencontré les Voluptiiens, réussi à réparer leur vaisseau et étaient rentrés sains et saufs sur Terre, bien qu’avec 37 ans et 8 mois de retard sur l’horaire initial, relativité oblige. Certes Castelvania-II était entretemps devenue une antichambre de l’enfer, avec ses cinquante mille prisonniers psychotiques IVD 2 en liberté sur le Dôme, et il y avait eu une recrudescence de blagues sur la qualité des supercalculateurs aérospatiaux français ; mais surtout, une nouvelle civilisation avait été découverte ! Encore une me direz-vous, oui, mais quelle civilisation !

Les rescapés de la Balkany étaient insatiables sur Voluptiia et ses habitants. Une vraie description du Paradis, mais genre la version kitsch des témoins de Jéhovah et des pubs pour shampoings, avec l’agneau qui joue avec le lion, les gens plongés dans une béatitude sans fin, dans un environnement magnifiquement préservé et harmonieux. Les récits et témoignages collectés par les services secrets français avaient beau être classés Über-Secret Défense, les membres de l’équipage du cargo réduits au silence dans un endroit confidentiel, des infos avaient filtré, reprises et plus ou moins modifiées par les canaux médiatiques, pour finalement faire de Voluptiia une légende urbaine, un hoax pour les uns, une conspiration pour les autres, un mythe pour tous.

La vérité, c’est que Voluptiia existait bel et bien, et que Randall avait été mandaté par le Mainboard de l’UAC (Union Aerospace Corporation) en tant qu’expert en sociologie alien pour la première mission officielle de prise de contact, supportée par l’Alliance Terrienne et le Fonds Monétaire du Système Solaire. Ça, c’était la version officielle. En réalité, le but inavoué des « Douze Dragons » du Mainboard était d’analyser les ressources naturelles et sociétales de cette nouvelle planète et leur potentiel économique, industriel et culturel. Si les faits se révélaient être à la hauteur des espérances du Mainboard, et de ses ennemis et concurrents, une fantastique course de vitesse s’engagerait, une ruée vers l’or intergalactique. Et si les Douze arrivaient à garder l’avantage, Randall recevrait une très discrète mais très généreuse rétro-commission, via un vrai-faux job de « consulting » pour Washington, le Président himself ayant grassement profité du support et du lobbying agressif du Mainboard, en échange du soutien des USA à la mission.

Ce n’était pas la première fois que Randall faisait ce genre de boulot, il était régulièrement employé par des corpos poly-globales de ce type quand il n’était pas en mission pour un gouvernement quelconque, son statut de Chercheur-Diplomate freelance le lui permettant. Il avait été reconnu et primé pour son travail de recherche ontologique sur les Phobiens, son action déterminante lors du délicat concile d’Orion, et bien entendu son coup d’éclat, la gestion de la sortie de crise lors de la Grande Contamination, lorsqu’on s’était aperçu que les slave-bots vendus sur Terre par l’ Eglise Lunaire Obscurantiste étaient en fait des armes bactério-chimiques en puissance.

Vu ce qu’il avait appris sur le système Claris Morgana avant de partir, Randall s’attendait à trois mois d’ethnotourisme pépère, avec un bien joli chèque à la fin de la mission. Une somme très conséquente, mais très bienvenue aussi… Il avait en effet quelques dettes de jeu à régler expressément, la faute à de mauvaises relations, un excès de confiance en lui et un manque de chance cataclysmique à la table de psycho-poker du Lucky Mutant, un casino-bordel de Deïmos, en banlieue de Mars. Le Professeur Randall avait vraiment besoin d’une grosse quantité de pognon, et très vite. Car les jumeaux Gog et Magog Kowalski, proprios du Lucky Mutant, deux brutes sanguinaires bardées d’implants et aux cerveaux saturés de drogue électronique, avaient certes le sens des affaires, mais pas vraiment celui de l’humour, sauf quand il s’agissait de trouver de nouvelles façons de tuer un mauvais payeur le plus lentement possible. Cette mission de routine dans un environnement champêtre et très loin de Mars avait donc été la bienvenue pour Randall, qui n’aurait plus à regarder derrière son épaule en permanence, en mode gros stress pour l’intégrité physique de ses organes.

Mais ce voyage devait le surprendre à plus d’un titre…

Le premier choc, lorsque l’on arrivait sur Voluptiia, était multisensoriel : un foisonnement de couleurs, de sons, d’odeurs, on se prenait littéralement la vivacité de la nature locale en pleine face : une végétation luxuriante, des animaux étranges et merveilleux partout, le parfum de l’herbe grasse, de l’humus facétieux, des mille fleurs rieuses poussant à vos pieds, l’air d’une pureté océanique, le bruit d’un ruisseau chatoyant dans la verte prairie, le bourdonnement besogneux des insectes, le rire innocent des enfants, le cri furtif des bêtes, le chant mélodieux des oiseaux, la douce chaleur des soleils… La méchante claque pour Randall.

Rien à voir avec la Terre ou les autres colonies humaines. Aujourd’hui, la planète bleue n’était plus qu’une ignoble décharge à ciel ouvert quasiment impropre à la vie, en dehors des titanopoles vitrifiées comme Astro-Tokyo ou New New York. Mars était encore en terra-formation après bientôt 300 ans de travaux (au lieu des 80 prévus au départ, mais c’est ça quand on fait appel à des géomorpheurs nord-coréens). Vénus était devenue un désert radioactif après seulement trois générations de colons et deux guerres totales, la Lune n’était qu’un Disneyland géant où le fric, la prostitution et l’ultra-violence étaient rois, les Cités orbitales de Jupiter et Neptune 3 étaient des gouffres financiers en perpétuelle reconstruction… Non, ici, on pouvait respirer sans matériel ni implants, boire l’eau des rivières sans danger, croquer dans des fruits qui n’avaient pas poussé dans une ferme hydroponique… Autant de sensations nouvelles pour un humain du XXVIIème siècle comme Randall.

Les conditions de vie étaient très similaires à celles de la Terre d’autrefois : températures acceptables, saisons et paysages variés, faune et flore comestibles, ressources naturelles à profusion… En tous points Voluptiia ressemblait à la planète d’origine de Randall, du moins ce qu’elle avait du être avant le Fléau de 2099. Cela faisait des mois que Randall respirait de l’air en boîte, et sentir le vent dans ses cheveux n’avait jamais semblé aussi bon qu’ici, une brise chargée de parfums printaniers et de papillons joueurs sur son visage blême, rafraichissante comme une clim’ de vaisseau mais sans le ronronnement de la machine… Sur toute la surface de la planète, seules les Communautés voluptiiennes, sublimes et admirables cités autonomes, propres, durables et d’une audace architecturale à couper le souffle, venaient clairsemer l’emprise totale d’une nature vivante et préservée, entretenue, améliorée en permanence par les autochtones : les Voluptiiens, ou les Voluptueux comme Randall s’était surpris à les appeler au bout d’un moment.

Merveilleux Voluptiiens. Grands, beaux, élancés d’apparence, spirituels, curieux et vifs d’esprit, ils étaient sans doute ce que l’univers avait produit de plus élégant, fin et distingué en matière d’être intelligent. Définitivement humanoïdes, avec leurs oreilles légèrement en pointe, les Voluptiiens faisaient beaucoup penser aux Elfes des vieilles légendes terriennes, mais des elfes vivant dans un Manhattan écolo-cyberpunk au lieu de la profonde Lorien de Tolkien. Le niveau technologique des Voluptiiens n’avait en effet rien à envier au génie humain ; ils bénéficiaient d’un confort matériel et d’une expertise scientifique inégalée dans l’univers connu. Simplement, ils avaient orienté le développement de leur espèce dans une direction bien différente de celle de l’Homme. Car comme devait s’en rendre compte le professeur Randall Sonovabitch bien assez tôt, chez les Voluptiiens le concept même d’égoïsme ou de primauté de l’individu sur le groupe semblait inconnu, et cela modelait leur style de vie de la naissance à la mort.

Randall avait été magnifiquement accueilli par les locaux ; son arrivée avait créé un grand émoi sur Voluptiia, mais avec une fulgurante rapidité les Voluptiiens l’avaient choyé, accueilli, nourri, et il avait découvert avec surprise que certains avaient pu apprendre sa langue lors du passage de l’Isabelle Balkany, facilitant d’autant la prise de contact. Il serait long et fastidieux de recenser ici l’ensemble des découvertes du professeur ; le lecteur curieux (et disposant des accès idoines) se référera directement au rapport transmis aux membres du Mainboard de l’UAC 4. Voici cependant quelques éléments particulièrement marquants pour cerner ce peuple féérique.

Randall avait ainsi souhaité rencontrer les hauts dignitaires de Voluptiia, mais celle-ci n’en comptait pas. On trouvait bien des « administrateurs » régionaux et locaux, mais c’était une fonction comme une autre, plus de coordination que de décision. L’une des premières découvertes de Randall fut donc qu’il n’y avait ni chef, ni roi, ni président, ni directeur, ni boss, ni aucun « supérieur » d’aucune sorte dans la culture voluptiienne. Toutes les décisions étaient prises de manière commune, au travers d’un complexe mais fonctionnel système de vote et de consultation régulier sur les grandes orientations sociétales.

Randall avait passé de longues journées à discuter avec les habitants de diverses parties du globe, à étudier l’histoire de la planète dans les ésotériques Mémothèques, gigantesques bases de données biologiques, ou les plus vieux et plus sages Voluptiiens se faisaient cryogéniser, mettant leur cerveau et leurs connaissances en réseau et à disposition des générations futures, car « du passé naît l’avenir », selon les mots de l’architectosophe antique N’th-Hhaï proHn. Il avait appris, sidéré, que l’idée de conflit était pour ainsi dire inexistante sur Voluptiia ; il y avait bien de très très anciennes histoires, du temps où la planète n’était pas unie, quand des frontières existaient encore, où des groupes de Voluptiiens s’affrontèrent pour des causes oubliées depuis. Mais au fur et à mesure qu’ils avaient évolué et progressé, les Voluptiiens avaient développé un code de conduite moral et philosophique rendant la violence et l’affrontement caduques. La base de leur sociabilité pouvait se résumer ainsi : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ».

Les Voluptiiens étaient des obsédés du bien commun. Ils ne se sentaient heureux que lorsque leur entourage l’était. Savoir qu’une région de leur globe avait été touchée par quelque catastrophe naturelle par exemple, empêchait littéralement les habitants des antipodes de l’événement de dormir, jusqu’à ce qu’ils aient fait tout leur possible pour venir en aide aux sinistrés. Leur gentillesse et leur compassion naturelles leur avait épargné de nombreux écueils de l’évolution ; ainsi, il ne serait jamais venu à l’idée d’un Voluptiien de monter une chaine de fast-food industriel, devenir fabriquant de cigarette, producteur de téléréalité ou de bosser dans la publicité : le gain individuel ne valait en aucun cas les nuisances causées au reste de la société. L’excès de pouvoir, de richesse ou de puissance concentré dans les mains de quelques-uns entraînant invariablement des injustices inacceptables, ces notions avaient disparu, et il n’existait pas d’équivalent dans leur langue pour des termes comme « privilège », « domination », « exploiter », « spolier » ou « lutte des classes »…

Le racisme avait évidemment disparu de la planète, il y a si longtemps qu’il aurait aussi bien pu ne jamais avoir existé. Les découvertes génétiques des siècles passés n’avaient fait que confirmer l’intuition des chercheurs et penseurs voluptiiens : malgré des couleurs de peau allant du bleu au brun en passant par le vert (avec toutes les variations de ton possibles), une taille pouvant varier du simple au double, et des spécificités régionales propres, les Voluptiiens du monde entier n’étaient bien qu’une seule et même espèce, partageant le même patrimoine génétique, et par conséquent l’idée même de chercher plus loin des motifs d’inégalité entre eux relevait de la bêtise ou de la méchanceté, tares rarissimes chez ces nobles pacifistes, qui préférèrent à la place faire une grande farandole autour du monde en se tenant par la main.

Pour avancer sur la route escarpée de la Félicité, la société voluptiienne avait fait le choix de suivre non pas la voie pourtant évidente de la majorité qui a toujours raison, mais au contraire celle de la minorité. L’idée était que toute amélioration de la vie et/ou de la société qui bénéficie à ceux qui en ont le plus besoin (donc a la minorité la plus touchée par un manque ou un problème quelconque) bénéficiera de toute manière à l’ensemble de la communauté. Par exemple, cela faisait ainsi une éternité que tous les bâtiments voluptiiens étaient adaptés aux handicapés. Sur Terre, si vous aviez le malheur d’être en fauteuil roulant on vous faisait passer par des petites portes spéciales pour les anormaux comme vous pour aller à la piscine, prendre les transports en commun ou retirer un paquet à la Poste. Pas ici, et tout le monde bénéficiait des accès aisés partout : les handicapés, mais aussi les femmes enceintes, les vieux, les gens lourdement chargés, les très jeunes, les faibles, bref, tout le monde…

De même, les minorités sexuelles n’existaient plus vraiment aujourd’hui, la quasi-totalité des Voluptiiens étant pluri-sexuels depuis des siècles, mais autrefois cela avait été source de tension ; l’homo ou la bisexualité, la polygamie étaient considérés comme tabou car mettant en danger la survie de l’espèce. Et puis en fait un jour on s’était dit que chacun pouvait baiser avec qui il veut, ça n’empêchait pas Voluptiia de tourner. De fait, les Voluptiiens vivaient parfois en couple, parfois en groupes ou communautés plus ou moins grands, partageant leur lit et leur couvert, et si au départ divers problèmes sanitaires s’étaient posés, finalement au bout de quelques siècles la ségrégation et la frustration sexuelle n’était plus que de vagues souvenirs sur la planète, les interdits moraux étant laissés à la libre discrétion de chacun. Sur Voluptiia, on offrait son cœur ou son corps, jamais ne le prenait à un(e) autre.

Curieusement, c’est à la même époque que les religions disparurent sur cette planète. Amusés, les paléo-sociologues voluptiiens s’étaient aperçus que le fait religieux était intimement lié à la sexualité (ou plutôt à son manque) : si les pratiquants plus ou moins réguliers ne faisaient que perpétuer des rites sociétaux acceptés, il était prouvé scientifiquement que le fanatisme et l’intégrisme religieux étaient signes de grands troubles et frustrations sexuelles. Comment sinon expliquer ce désir des illuminés d’interdire, limiter, diaboliser l’acte et les manifestations du plaisir de toutes et tous autour de lui, quand il s’agit de l’une des plus agréables grâces que la nature nous prodigue ? Bî-noet Sseiiz, grand Moufti du Moyen-âge, avait été le premier à brûler sa mitre lorsqu’il avait pigé que c’était pas une honte d’être pédé, et qu’en outre il valait mieux glisser son zigouigoui dans l’anus soyeux d’un adulte consentant plutôt qu’en cachette dans celui d’un enfant de chœur.

L’un des grands tournants de l’Histoire voluptiienne est également daté de leur prise de conscience de l’absurdité autodestructrice des conflits armés. Lorsque la planète était encore divisée, il y avait eu des luttes de territoire, de religions, ou juste parce que les autres avaient une sale gueule ou sentaient mauvais. Et puis les Voluptiiens s’étaient rendus-compte qu’il ne servait à rien de s’entretuer, si ce n’est gâcher des vies pour que dalle, vu que rien n’était jamais figé dans le temps et qu’aucune guerre n’avait jamais réellement résolu le moindre problème, au contraire. « La guerre, c’est des gens qui se battent et qui ne se connaissent pas, pour des gens qui se connaissent, mais ne se battent pas », a dit le poète. Alors, las de voir leurs fils morts et leurs femmes violées, de vengeance en vendetta, d’escarmouche en campagne génocidaire, les édiles antiques décidèrent unilatéralement la destruction immédiate de toutes les armes de Voluptiia. Qui dit pas d’armes dit pas d’armée, qui dit pas d’armée dit pas de guerres, et qui dit pas de guerres dit pas de morts inutiles pour des causes débiles.

En retour, l’absence de conflit avait poussé les Voluptiiens à concentrer leur énergie vers d’autres secteurs que le poutrage de l’ennemi : ils choisirent de se dédier corps et âme à la connaissance, aux arts, au Bonheur et à la Vie, seules ressources dignes d’intérêt à leurs yeux de poètes galactiques. Ils découvrirent que la connaissance ne progressait que par l’échange, que le mélange des expériences était une source inépuisable de progrès et d’inventions, et que l’union faisait la force. Ils prirent conscience que leur seule richesse était leur environnement direct, qu’en tant que tel il devait plus que tout être protégé ; les Voluptiiens devinrent les gardiens-jardiniers de leur planète, développant uniquement des sources d’énergie propre et renouvelables, produisant juste ce qui leur était nécessaire, limitant au maximum leur impact sur les équilibres naturels, et s’évertuant à laisser à leur descendance un lieu de vie aussi agréable et si possible encore meilleur que le leur. D’après un vieux conte prophétique, les Voluptiiens disparaîtraient le jour où ils cesseraient de s’émerveiller de l’infinie richesse de leur monde, et de ses innombrables secrets, une licence poétique pour dire : jamais.

L’idée de n’être que des occupants temporaires de leur planète, et non pas les propriétaires absolus de leur univers s’élargit au reste de leur vie matérielle : la propriété privée n’avait pas de sens dans une culture où chacun ne vivait que pour les autres, et en dehors d’objets personnels de type brosse à dents, slips ou pyjama, aucun Voluptiien ne possédait rien qui n’appartienne à tous les autres également. Cet état d’esprit de partage universel entrainait une criminalité nulle, donc l’inutilité d’une quelconque force de police, de contrôle, de surveillance ou de répression. Les très très rares conflits qui pouvaient exister se réglaient toujours de manière calme et posée, autour d’une bonne bière, d’une bonne table de resto ou d’une bonne partie de jambes en l’air.

Les exemples abondaient, mais pour résumer, les Voluptiiens nageaient dans un bonheur paradisiaque sans l’aide d’aucune loi, d’aucun chef, d’aucun interdit. Randall en était resté tout pantois. L’attention aux autres serait donc le secret du bonheur ? Les conséquences pour son espèce étaient dantesques.

A présent qu’il finissait de survoler son rapport, attendant l’annonce du départ en alter-espace, Randall commençait à se demander sérieusement si l’humanité n’avait pas raté quelque chose, quelque part, et si effectivement ils étaient bien les vrais Maîtres de l’Univers. Mais le coupant court dans ses pensées, l’alarme de pré-départ se mit à retentir dans sa cabine, accompagnée par le signal rouge demandant aux passagers d’attacher leurs ceintures anti-G. Randall s’assit dans son fauteuil et attendit nerveusement la création du réseau. Quelques secondes plus tard, après un dernier avertissement sonore, la frégate plongea dans l’obscurité totale. Un sifflement suraigu monta progressivement le long du vaisseau, la carlingue de la frégate se mit à bourdonner, à vibrer et finit par s’enflammer brutalement (comme prévu, ne vous inquiétez pas), tandis que ses puissants générateurs de flux alter-spatiaux de marque RazorHook calibrés à 9.000 Kvh/s (un truc de ouf) commencèrent à contracter l’espace et la matière devant la frégate et à les dilater en même temps derrière elle, la faisant mécaniquement avancer, de plus en plus vite, accélérant démentiellement de manière exponentielle, passant en quelques secondes de 8.000 Km/h à 36 Mc, soit trente-six mille fois la vitesse de la lumière. Le silence qui régnait lorsque l’on voyageait en vitesse hyper-luminique était total. Le réseau alter-spatial était à présent généré et opérationnel, son rapport prêt à partir pour le Mainboard qui le recevrait en quelques microsecondes, Randall était donc en théorie prêt pour son appel.

Sauf que… Sauf que ce n’était pas si simple. Après ces trois mois, un lien particulier unissait Randall aux Voluptiiens. Il l’ignorait, mais cela s’appelait l’affection, un sentiment quasiment disparu chez les humains du futur. Une idée folle lui vint. Mettons que Randall camoufle un peu la vérité… Par exemple, en niant l’existence des monumentales réserves naturelles de Voluptiia, ou leur qualité phénoménale… Il pourrait retarder l’envoi de son rapport, le temps de le modifier… Le Mainboard serait furieux au début, mais trouverait vite un autre secteur à exploiter… Le Président devrait trouver un autre support pour communiquer sur sa réélection, mais ça ne serait pas un gros problème… Et pour la thune, Randall se débrouillerait, de toute façon, que représentaient ses petits soucis face à l’existence merveilleuse de milliards de Voluptiiens ? N’avait-il pas appris quelque chose, sur Voluptiia ? N’était-il pas devenu, au cours de ces trois mois, un homme meilleur, plus ouvert, plus attentif, plus… humain ?

Il déglutit, respira lentement plusieurs fois, et se lança.

En quelques pressions sur son écran, il entra en connexion avec la standardiste du Président, un beluga cyborg intelligent du nom de Miss Lily, qui lui annonça que la ligne avec la Maison Blanche était établie. Quelques secondes plus tard, l’hologramme laser de Ferdinand McHitler, 189ème Président des Etats-Unis d’Amérique, apparut devant Randall. La résolution n’était pas géniale, mais suffisante pour distinguer les traits repoussants du gros porc immonde et libidineux qui lui faisait face. Randall pouvait également apercevoir, émergeant de sous le bureau présidentiel par intermitence, la pieuvre gen-mod thaïlandaise (le modèle “Octo-pussy”, celles dont ils remplacent le bec par un anus de chèvre) avec laquelle le Président se faisait plaisir en ce moment même.

« Bonsoir, M. le Président », lança Randall de la manière la plus assurée qui soit, sourire Colgate et tout.

Lasse, sale et rocailleuse, la voix du Président retentit en réponse dans la cabine.

« Randall, espèce de sale petite merde chiée du cul d’une pute mutante. »

Pas de panique, se dit Randall tout en transpirant soudainement, il est toujours comme ça. Après une quinte de toux graveleuse, la voix reprit, tout aussi dégoulinante de haine et d’imbécilité :

« J’ai une putain de journée de merde avec un Mainboard sur les nerfs, deux audits des Nations Unies en cours, ma nièce qui m’accuse de viol, un attentat néo-mormon sur Central Park, la moitié du Congrès qui m’envoie des lettres d’insultes et l’autre des colis piégés. Alors j’espère que tu as des bonnes nouvelles petit enculé, parce que vu la somme honteuse que tu me coûtes, dans le cas contraire c’est même pas la peine de penser à revenir sur Terre, t’as compris ou quoi ? »

« Justement, M. le Président, à ce sujet, que je souhaitais justement aborder avec vous, je crains que… »

Randall s’interrompit au beau milieu de sa phrase ; le réseau avait fini de se mettre à jour, et il venait de recevoir un message sur son adresse privée confidentielle-défense. Déjà c’était louche. Mais surtout, le message s’était affiché automatiquement, et c’est le nom des envoyeurs qui avait stoppé net Randall : Gog et Magog Kowalski, les deux plus dangereux enfants de salaud du système solaire. Le message, succins, disait :

« Tu connais l’histoire du mec qui se fait broyer les couilles dans un étau pendant qu’on lui verse du plomb fondu dans la bouche ? Non ? Tant mieux, si tu veux pas connaitre la fin, tu nous payes, Randall, et VITE !!! »

Un réflexe reptilien fit se rétracter les gonades de Randall, aussi haut que possible, comme pour échapper au danger évoqué par la missive. Il faisait de nouveau beaucoup trop chaud dans cette cabine étroite, oppressante et confinée. La voix poisseuse du Président emplit la pièce sans qu’il l’entende la première fois. Puis à nouveau, plus fort :

« Alors, qu’est-ce que tu baves putain, j’ai pas la nuit ! »

« Je…. Je disais que… Je m’apprête à envoyer mon rapport au Mainboard, au moment où je vous parle, M. le Président. Les résultats correspondent à leurs prospectives… je… je pense que les Douze seront contents. Et heu… De votre coté… ? »

« Putain, si les Douze me lâchent les couilles, c’est déjà un putain de cadeau de Noël, bordel. De mon coté, j’ai 25 SuperDestroyers Victory dernière génération, 250 croiseurs de classe Vulcain et les chasseurs-bombardiers qui vont avec, transportant leurs 150 000 Exterminateurs, les troupes cyborg, une dizaine de compagnies de killer-bots et environ un demi-million de drones de guerre, le tout à quelques années-lumière de Voluptiia… Ils peuvent débouler en quelques minutes, suffit que je pousse le bouton rouge. Qu’est-ce-t’en dit, hein, tête de bite ? Mouahahaha. »

« Excellent, M. le Président, excellent. Je confirme donc… Vous pouvez donner l’ordre d’attaquer. »

« Bwahaha. Si avec ca je suis pas réélu l’an prochain j’me coupe les burnes. Te voilà riche ma p’tite salope… Profites-en bien, va te payer quelques putes transgéniques et des valises de drogue, t’as fait du bon boulot. Maintenant si tu permets j’ai une guerre à gagner sur le feu. Fin de la communication »

Le Président et sa pieuvre disparurent dans un grésillement électrique.

Tremblant, Randall retomba dans le fond de son fauteuil, réalisant qu’il était en apnée depuis le début de la conversation. Il exhala douloureusement, frotta son visage plusieurs fois dans ses mains moites de transpiration. Il se resservit un scotch en en renversant la moitié à coté. Il eut une pensée émue pour Voluptiia et ses habitants, qui sans le savoir n’avaient plus que quelques heures devant eux avant d’être transformés en kebabs, et qui n’avaient sans doute pas mérité ça. Quelques instants plus tard, il reçut la confirmation de sa banque que le virement de 25 millions de crédits avait bien été effectué. Randall eut un haut-le-coeur devant son propre cynisme exacerbé. Parfois le destin était une catin impitoyable, et il s’en voudrait sans doute atrocement. Au moins pendant quelques heures. Bon, certes il ne faisait qu’exécuter les ordres, il n’était en rien directement responsable, mais quand même…

« Oh et puis zut, pensa-t-il en sifflant son verre, après tout, chacun sa merde. »

Et il repartit vers son destin, à bord de la frégate se noyant à l’horizon dans la troublante immensité intersidérale du néant cosmique et absolu.

Dessins : Gwen 5

Texte : John Malback

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Notes:

  1. Tsin !
  2. Insanely Violent and Dangerous
  3. Les Cités les plus connues sont bien sûr celles de Callisto et Ganymède, satellites de Jupiter, réputées pour leurs stations de Hell-Surf, une variante musclée du kite-surf : les surfeurs, équipés d’exosquelettes en titanium appauvri , de longboards anti-grav et d’ailes delta mono-moléculaires, sont lâchés dans la haute atmosphère de Jupiter, où tourbillonnent des tempêtes d’ammoniac glacé, avec des vents soufflant à plus de 600km/h ; sensations fortes, adrénaline en barre et possibilités de mort atroce garanties !
  4. « Voluptiia, un paradigme œcoumènique entre utopie et réalité », Rapport d’enquête UAC-RKS00420728199059, 5 620 p., Editions de l’Etoile Noire, 1st pub. 2 684
  5. Qui s’est bien galeré à trouver des illustrations en rapport avec ce texte !