Leçon de choses : Nul ne perd qu’autrui ne gagne

octobre 13th, 20113:28 @

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Leçon de choses : Nul ne perd qu’autrui ne gagne

Nul ne perd qu’autrui ne gagne.

Ou, comme on dit encore, « le bonheur des uns fait le malheur des autres ». C’est le thème, mes chers enfants, de notre petite leçon de morale aujourd’hui.

Exercices de mise en situation : Lorsque vous recevez un jouet tout pourri de votre Tante Simone, vous ressentez du malheur, de la déception. Mais pensez-vous aux enfants chinois, dont les petites mains agiles ont produit votre merde en plastique qui, grâce à votre Tante, ont pu ramener chez eux de quoi nourrir leur famille ? Lorsque vous culpabilisez sur l’enfer écologique qu’annonce l’hyperproduction de viande bovine en mangeant votre steak aux hormones à McDo, avez-vous une pensée pour la joie que ressentira le pauvre éleveur américain qui pourra enfin changer son énorme Hummer contre un autre encore plus gros ? Non, car vous vous apitoyez sur votre sort de petite victime minable du méchant monde, et rien que pour ça je vous méprise.

Pleurnicher, ce n’est pas ce qu’a fait en tout cas Franky Batard, le héros de notre histoire aujourd’hui. Non, car Franky Batard est un winner, il le sait, et il va laisser personne l’enculer, sale fils de pute.

Sarcelles, banlieue parisienne, France, début des années 2010…

Franky a 17 ans, fils unique, pas de copine, et surtout c’est un Jeune De Banlieue, en conséquence naturelle de quoi il est agressif, violent, mal élevé, peu éduqué, il aime le fric et le hip hop même s’il ne comprend jamais les paroles, il méprise les filles mais il kiffe le porno sur internet, il fume des joints et deale du shit, il a une casquette à l’envers, il aimerait avoir l’air d’un gros gangsta du Bronx mais ressemble juste à une racaille de Barbès, il ignore comment on rédige un CV, il rêve d’avoir un flingue, et il a la haine.

Franky cumule les problèmes : une mère technicienne de surface terrorisée par son mari chômeur, alcoolique et violent, des sales influences et des mauvaises fréquentations, une scolarité faite d’échecs et de renvois, une acné galopante sur son visage de post-ado aux dents manquantes et à l’œil bovin. Plusieurs passages chez les flics, pour des petits vols, des actes de violence, mais à chaque fois cette grosse pute de juge des enfants lui a laissé une chance, et il n’a pas fait de taule, malheureusement, car cela lui aurait boosté son street respect  1 quelque chose de bien.

Et en ce beau jour de printemps, la cité pourrie dans laquelle il croupit avec plusieurs dizaines de milliers de pauvres comme lui est un peu moins grise que d’habitude, elle est toujours aussi crade et délabrée mais le soleil fait ressortir le brun sale des buissons minables qui ornent les entrées d’immeubles, les pigeons roucoulent, et les flics ne viennent plus à moins de trois kilomètres depuis quelques semaines déjà. Bref, tout baigne.

Franky a besoin d’un nouveau futal, car le jogging blanc Lacoste dans lequel il traine les trois quarts de l’année n’est plus portable, à cause de sa conne de mère qui l’a lavé en oubliant d’enlever son calebar rouge qu’il avait laissé dedans, et du coup son jogging Lacoste est rose, la teuhon putain. Bref, ni une ni deux, Franky a demandé par SMS à son pote Mouloud « sil avé pa 1 fut a vendr pa cher lol« , ce à quoi Mouloud répondit du tac au tac : « pass a lapart a 18 fdp mdr« .

A 18 h, Franky était donc devant le hall de la Cité Eddy Mitchell, ses 156 appartements, ses caves condamnées, ses barreaux qui montent au deuxième étage, ses vieilles aux fenêtres, ses merdes de chien et de pigeon, ses mégots, et ses jeunes en train de tésqua les marches en fumant des bédos. Après un serrage de mains complexe et mystérieux, il passe ainsi devant les sales jeunes et monte chez Mouloud, qui lui refourgue pour 20 € une putain d’occase, un tombé de camion Adidas brillant imitation or, la méga-classe quoi.

Bien sûr, il ignore encore que cette banale transaction va avoir des répercussions purement cataclysmiques.

Franky fume quelques spliffs coupés au pneu avec Mouloud, enchaîne avec une petite partie de PES où il se fait rétamer, puis il rentre chez lui tout content de son achat. Comme d’habitude, il insulte sa mère en rentrant, ignore son père en train de dormir comme une merde devant la télé, et va dans sa chambre décorée de posters de Booba, Rohff et Seth Gueko. Encore tout défoncé, il essaie son falzar en se matant dans la glace, et place nonchalamment la main droite dans sa poche… Sent quelque chose, genre un papier, et retire de sa poche un bifton de 10 €.

Surpris, mais sans chercher plus loin et se sentant simplement veinard, Franky pose le billet sur une étagère, se dessape, retire les magazines de cul planqués sous son lit, se branle un coup, et lorsque sa semence de jeune homme déjà intoxiquée par les gaz d’échappement, l’amiante de l’immeuble et une hygiène douteuse s’écoule dans le fond de sa chaussette, il tombe dans les bras de Morphée et passe une nuit agitée de rêves étranges.

Le lendemain, Franky a déjà tout oublié du billet trouvé hier, il a prévu de retrouver des potes à lui pour un foot (dont le fameux Mouloud), mais les potes à Franky ont de bien mauvaises nouvelles lorsque ce dernier les rejoint : Mouloud est à l’hôpital en coma artificiel, agressé la veille au soir par des sales races d’une bande rivale, qui lui ont demandé des clopes, puis de la thune, et qui lui ont allégrement percé le bide de cinq coups de couteau lorsqu’il a refusé, avant de se barrer avec leur butin : tout ça pour quoi, 10 euros maximum…

Choqué par la nouvelle, et jurant avec les autres de venger Mouloud, Franky rentre chez lui et réfléchit. Il lui faut un gun. Mais il n’a pas de thunes. Il repense alors aux dix euros d’hier… Après tout, autant commencer par mettre tout ce qu’il peut de côté. Il retrouve le billet (qui a l’air quasiment neuf, d’ailleurs), le replace machinalement dans la poche du jogging… Où il trouve, à nouveau, un billet de 10€ ! Truc de ouf !

Franky hallucine deux secondes, se dit qu’il n’a pas du le voir hier, refouille la poche, et ne peut s’empêcher de retenir sa respiration lorsque ses doigts tombent encore sur un billet.

Il le sort, cherche à nouveau, ressort un billet… Recommence, encore, encore… il a très vite 200 € devant lui, en coupures de 10. Largement de quoi choper un flingue, plus les balles. Franky croit vaguement à un truc supérieur, disons Dieu ouais si tu veux, mais n’est pas pratiquant. En revanche, il sait reconnaitre un Signe Divin quand il en voit un. Ce pantalon est la meilleure chose qui lui soit arrivée… A moins que ce ne soit un gag. Il retourne le pantalon, l’ausculte sous toutes les coutures, vérifie les billets, mais ne trouve rien d’extraordinaire.

Ce pantalon Adidas doré produit de la thune, c’est tout.

Autant vous dire que Franky ne dort pas beaucoup, cette nuit-là.

En fait, il pense plutôt à plein de trucs, et au petit matin c’est un Franky tout chamboulé qui finit par s’endormir.

Ce que s’est dit Franky, c’est que son pantalon est magique ou un truc du genre. Mais s’il se ramène du jour au lendemain avec des valises de bifs, on risque de se poser des questions (ses parents d’abord, mais il pouvait les gérer, c’est le reste de la cité qu’il craignait), et d’exciter des convoitises. Alors Franky sera prudent, et se servira juste de l’argent dont il a besoin. Discretos. Ceci dit, sa première réaction quand il saute du lit ce matin là, c’est de se ruer sur la poche de l’Adidas, et d’en retirer, sans surprise, un billet de dix euros. Puis deux autres encore, pour être sûr. Et encore deux pour faire bien.

Franky glande toute la journée, pendant laquelle il ne se passe rien de notable, en dehors d’une ambulance venant récupérer une vieille peau de son immeuble en arrêt cardiaque, survenu lorsqu’elle a appris que sa banque lui refusait un versement de pension (en fait une erreur de calcul de la banque de 250 € environ) alors qu’elle avait déjà six crédits à la consommation à rembourser, un mari handicapé et un teckel malade.

Quand Mouloud meurt trois jours plus tard (ses dernières paroles noyées de larmes furent « Je vais m’en sortir, docteur, hein ? »), Franky s’est déjà acheté un flingue et des balles, et a environ 3.000 € sur lui, au cas où. Il ne tilte pas lorsqu’il apprend le lendemain à la télé qu’une famille entière de bons immigrés travailleurs et honnêtes, tenant une épicerie dans son quartier, a été retrouvée odieusement massacrée, le vol semblant être le mobile du crime, vu que 3.000 € avaient disparu de la caisse.

Deux mois plus tard, Franky s’est barré de chez ses parents, vit a l’hôtel (70 € la nuit), s’est acheté un scooter (3.000 €) et ne fout rien de ses journées à part jouer à des jeux vidéos (1.000 € en tout) et fumer des pétards (encore 500 €), il a complètement oublié de venger son pote Mouloud, tellement il est foncedé tout le temps. Comme il ne regarde pas les informations, il n’entend jamais parler d’un braquage foireux qui tourne au drame pour quelques centaines d’euros, ni de cette fille enlevée et torturée à mort dans l’attente d’une rançon de 1.000 balles, ni de cette mère de famille pauvre se suicidant après la perte mystérieuse de l’argent (environ 3.000 €) qu’elle économisait depuis des années pour les études de ses enfants. De toute façon, il compte y aller mollo avec la thune venue de nulle part, pour éviter les problèmes. Il se fera juste un peu plaisir de temps en temps, voila quoi.

En décembre il s’achète une voiture, une magnifique BMW Z4 neuve tunée et gonflée à mort pour à peine 50.000 balles. Le soir même, un casino de Nice se fait braquer, le hold-up tourne au drame, bilan : deux caissiers morts, trois clients gravement blessés, un flic entre la vie et la mort, deux braqueurs sur le carreau et 50.000 € dans la nature. Franky se dit que c’est le genre de dépense qui doit rester exceptionnelle, s’il ne veut pas s’attirer d’ennuis.

L’année suivante Franky est à Monaco, roule en Lamborghini, il baise des putes par paquets de douze, sniffe de la coke par kilos, joue et perd des sommes démentielles au casino. Les croupiers ont vite repéré ce kéké en jogging jaune doré qui semble rouler sur l’or (et être infoutu d’apprendre les règles du black jack ou du poker), mais aussi les coursiers, les putes et les barmans, avec qui il se montre toujours généreux.

S’il avait fait le calcul, il se serait aperçu que la somme de ses dépenses correspondait à peu près au salaire de tous les mecs ayant perdu leur job pour cause de délocalisation dans des pays plus « capitalist friendly » pendant la même période – si on ne compte pas le coût social des dépressions, suicides, baisses de niveau de vie inhérents à la modernisation nécessaire des structures de travail.

Les années passent et Franky perd de plus en plus le sens des réalités. Il passe parfois des journées entières à retirer de l’argent de ses poches (conséquences : un pétrolier échoué et 50.000 tonnes de brut dérivant vers les côtes chiliennes, un tsunami dévastateur au Bangladesh et une explosion en chaine d’oléoducs au Moyen-Orient), qu’il dépense en filles de joie, paris sportifs, placements hasardeux, drogues et autres sauteries pour la jet-set artistico-médiatico-politique où le luxe décomplexé le dispute au confort tape-à-l’oeil.

En 2018, il passe trois mois complets dans sa titanesque villa d’Ibiza à retirer de l’argent. Certes il peut ensuite s’acheter une île déserte, y faire construire un palais somptueux, y loger 500 domestiques et prostitué(e)s, y organiser des sabbats lubriques et infernaux, des bacchanales de stupre et de perversité où l’alcool, la coke, le sang et le sperme coulent à flots, mais tandis que le gotha mondial, la crème de l’élite se prélasse dans ces orgiaques assemblées, l’économie s’effondre sous l’implosion systémique de la finance mondiale, qui a complètement sous-évalué les risques de dumping fiscal sur le classement des stocks d’échange de mandats à polluer à terme et les subprimes de transfert d’options de fiscalité pour financer la dette.

Les marchés explosent dans un fracas assourdissant, les Etats s’effondrent tels des géants aux pieds d’argile, la Terre agonise dans un râle empoisonné, les peuples se révoltent dans le sang, les têtes tombent dans des paniers, et là, Franky Batard commence à se poser quelques questions.

Son opulence, sa richesse, son bonheur, ne seraient-ils pas liés au malheur qui semble s’abattre sur la Terre ? Aux déboires de l’humanité qui s’enfonce dans les méandres de la désolation au fur et à mesure que lui s’enrichit ? Finalement, la déchéance de l’Homme serait-elle le prix de son égoïsme ? Se pourrait-il que tout soit lié, et que la mainmise d’une poignée de privilégiés sur le monde suffise à expliquer la souffrance de la race humaine ?

Il pense à cela, en fumant un cigare hors de prix sur sa terrasse démesurée, les cheveux au vent, au faîte de son palais. La Baronne de Routhschild le rejoint peu après, accompagnée par Gill Bates, le fameux industriel qui a inventé Internet, et Robert Murdoch, le magnat des médias. Franky retourne alors vers ses invités, tous riant, fumant, appréciant la fête de ce soir, réservée aux champions de la finance, au gratin de la fortune mondiale, aux rois du pétrole, aux princes de la flambe, luisants de mille feux dans leurs beaux atours, leurs bijoux, leurs sourires carnassiers. Eux ne souffrent pas plus que moi, pense Franky. S’ils ne se sentent pas coupables, pourquoi le devrai-je ? Apres tout, ce n’est pas la première crise. Et puis, c’est nous qui allons tout rebâtir, car après tout c’est nous qu’on fait tourner le monde avec tout notre pognon. Sans doute qu’on n’y est pour rien, de toute façon.

Et puis, on s’en sort toujours, nous, les riches.

Chassant donc ces mauvaises pensées et se dirigeant vers le somptueux buffet garni de mets rares et exotiques, Franky s’aperçoit soudain que tous ses invités se promènent la main négligemment enfouie dans une poche, qui d’une veste, qui d’un pantalon, qui d’un sac… semblant y palper quelque chose inconsciemment, comme par reflexe.

Alors, tandis qu’un sourire de requin s’étale sur son visage, Franky la grosse enflure se ressert une coupe de champagne, et rallume son cigare.

Dessins : Gwendal

Texte : John Malback

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Notes:

  1. Respect de rue, comme on dit en bon françois