Leçon de choses : Un couteau aiguise l’autre

octobre 6th, 20113:13 @

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Leçon de choses : Un couteau aiguise l’autre

Après avoir fait les présentations avec votre nouveau professeur John Malback, c’est l’heure de votre première leçon de choses fidèles lecteurs. Alors place au maître !

Schwinnnng… Schwinnnng… Schwinnnng… Ah, la charmante mélodie de deux lames d’acier se frottant l’une sur l’autre, leurs fils acérés comme des griffes de vélociraptor, s’entrechoquant, chantant, sifflant de concert au rythme des mouvements augustes de l’aiguiseur. Est-il boucher, charcutier, camelot, jongleur, céleri-rémouleur, samouraï, tueur en série, prêtre ? De nombreuses professions font en effet usage de lames longues et tranchantes. Mais d’ou vient donc cette expression synonyme aujourd’hui d’entraide mutuelle, « un couteau aiguise l’autre » ?

– De là M’sieur ?

– Elève Gwen, au piquet !

Et bien, pour le découvrir, il faut faire un petit saut dans le temps… Fermez les yeux, suivez-moi, nous partons…

… pour le 14 juillet 2045, Champs-Elysées, Paris, France.

En cette belle journée de juillet 2045, la fête nationale bat son plein. L’avenue des Champs-Elysées, noire de monde (comme en Afrique), accueille à nouveau, après la courte pause instaurée par le régime dictatorial écolo-viking d’Eva Joly dans les années 2030, le traditionnel défilé militaire qui fait l’honneur et la force de notre belle nation.

Chars d’assaut furtifs next-gen à répulsion, infanterie génétiquement améliorée et cybernétisée, droïdes de gestion de foules, multicanons à protons et Légion Étrangère Bio, survolés par les chasseurs de la Patrouille Multiconfessionnelle de France allant déverser avec une précision chirurgicale du napalm bleu-blanc-rouge sur les campements « de transfert » illégaux romano-italo-grecs de la forêt d’Evry, bref c’est tout le génie français qui avance au pas de l’oie sur la plus belle avenue du Monde (du moins la portion non cédée à vil prix au Protectorat Petro-Islamique du Qatar, mais ce n’est pas notre sujet).

Sur la tribune présidentielle, Jean Sarkozy, quatrième hyper-président de la VIIIème République, accompagné de son fidèle Balkanorg-IV (un humain synthétique d’aide à la décision) et du cerveau flottant de son père, observe son bon peuple nager dans la joie et l’allégresse de ce jour d’unité patriotique. Au moins, les médias ne parlent plus du « suicide » étrange de Jean-François Copé-II, clone maléfique du célèbre homme de droite décomplexé (devenu sur le tard Moine-évangéliste de combat, à la surprise générale), clone retrouvé mort a Bangkok dans un horrible hôtel de passe, menotté, roué de coups de fer à repasser, lardé de coups de hachoir, le corps saturé de peyotl synthétique et un poulpe mutant enfoncé dans l’œsophage. Une affaire de politique politicienne, si vous voulez mon avis.

Donc, il fait beau, les vents d’Ouest chassant les toxiconimbus gigantibus empoisonnés menaçant la capitale d’ordinaire, la température n’excède pas les 49°C, le taux de radioactivité est seulement de 2,6 sur l’échelle d’Areva, et voyez, noyé dans la foule bigarrée qui observe, par obligation statutaire, le bras armé de la France en marche, un petit homme, un peu vieux, pâle, discret, gris, humble, inconsistant presque, anonyme parmi la foule, inconnu dans la cohue, une dégaine de minable comptable de province, ou peut-être d’obscur notaire triste, un homme dont la fulgurante banalité n’a d’égale que l’inextinguible soif de pouvoir et l’ambition débordante.

Cet homme affable, sans histoire, dont le pardessus élimé cache en réalité – et a l’insu de tout le monde, même des femmes et des enfants innocents qui le côtoient en ce moment ! – un volcan de rage et de colère inhumaine, cet homme s’appelle Jean-Victor Couteau.

Veuf, pas d’enfants connus, biochimiste, médecin de guerre, anthropo-sociologue et complètement fou à lier, Jean-Victor Couteau aime la littérature, le théâtre, les mots-croisés de la « Revue mensuelle de biochimie », et il a une idée fixe : dominer le monde.

Et pour cela, il a un plan génialement maléfique. Mathématique. Machiavélique. Trop chiadé.

Ce jour du 14 juillet, lors du passage de la Garde de Surveillance et de Sécurité (ou la garde « SS » comme on dit) Jean-Victor Couteau a pris sa décision. Ce soir sera le dernier couché de soleil qu’il verra avant longtemps. Il quittera en effet ce Paris qu’il aime et qu’il voit envahi par la pauvreté et la chienlit… Son plan se mettra en marche… Et alors, il leur montrera qui est le Maitre.

Première étape : rentrer chez lui dans son pavillon de Poissy, se raser, se doucher, ranger ce qui doit encore l’être dans la maison quasiment vide (il a tout vendu au fur et a mesure pour financer ses recherches impies), et enclencher le mécanisme de fermeture et de protection intégrale du pavillon (verrous compensés en plutonium, tourelles automatiques, détecteurs de mouvement, rayons lasers tactiques, du bon gros matériel de guerre obtenu lors d’une mission humanitaire, et à bon prix qui plus est).

Ensuite : descendre à la cave aménagée et sceller la porte blindée de la trappe camouflée par un verrou optique (technologie israélienne). Sortir de veille tous les ordinateurs, et s’assurer que les turbines géothermiques fonctionnent sans problème afin d’alimenter le Sarcophage ad vitam (chtono-pales et matrices de phase en kryptonite, matériel allemand, virtuellement indégradable). Enlever délicatement le voile couvrant le Sarcophage, contempler cette œuvre titanesque, ce bijou de biotechnologie, ce cercueil intemporel, couvert de tuyaux, de câbles, de compteurs, laissant la coque de métal repassé à l’or fin à peine visible, et caresser du doigt le velours soyeux tapissant les entrailles de la machine infernale, grâce à laquelle il s’approchera ce soir plus que n’importe quel humain avant lui de l’immortalité.

Lancer les procédures de réveil de Jean-Adam Couteau, John-Archibald Knife, et Johannes-Amadeus Messer, ses trois clones secrets, copies conformes de lui-même à 20 ans. Leur sourire, avec une bienveillance paternelle, une dernière fois. S’allonger dans le Sarcophage. Fermer les yeux. Attendre les trois injections successives de drogues sédatives et d’analgésiques (cocktails secrets de sa composition). Sentir le froid sidéral de l’azote sublimé envahir et pétrifier ses poumons, son corps, ses pensées, le monde, dormir, mourir, ou pas, et puis juste le néant.

Le plan est lancé. Le monde ne sera plus jamais comme avant.

Deuxième étape : Les trois clones, humains améliorés, entament le début de la plus incroyable conquête du monde jamais réalisée.

Première mission, se répartir dans l’Europe du pouvoir (soit Jean-Adam au Royaume Indépendantiste de Bruxelles, John-Archibald à New London, et Johannes-Amadeus à Vienne, dans la partie sous Dôme magnétique, contrôlée par les néo-anarchistes de Moscou), faire des études longues et coûteuses, mais qui permettent de trouver un bon job. Rencontrer une ou plusieurs jeunes femmes fertiles, procréer, et obtenir grâce à leur sperme modifié trois enfants chacun, vifs, beaux et intelligents, promis à un grand avenir.

Ces enfants, comme vous vous en doutez, sont également porteurs du génome mutant de Jean-Victor, dont les chromosomes blindés de nanotechnologies tuent les chromosomes ennemis lors de la reproduction des cellules et les remplacent en se dupliquant, afin que les enfants soient la copie parfaite de leur procréateur, une prouesse de méchanceté scientifique implacable.

Relancer le processus lorsque la deuxième génération a 20 ans. Les neuf petits-enfants virtuels de Jean-Victor Couteau ont donc à eux tous 27 enfants. Qui à force de labeur, de travail, de sacrifices seront dans vingt ans plus riches, plus hauts placés, et plus classes que leurs parents. Et le cycle recommencera, encore et encore… Et toujours en suivant La Loi de Jean-Victor.

La Loi dit ceci : Tous les descendants de Jean-Victor Couteau sont au courant du Plan de leur ancêtre commun : conquérir la Terre tout seul, à force de travail, en s´aidant dans la « famille » au maximum. Le Plan est un secret qui se transmet à la puberté, du père ou de la mère à son fils ou sa fille. Chaque génération doit, à la force du poignet, se hisser dans la société. Puis dans les sociétés. Et ensuite hisser les autres. Grandir comme une tumeur dans les rouages du monde, subrepticement, insidieusement, et lorsque la planète sera à la botte de la famille Couteau élargie, Jean-Victor sera réveillé, ressuscitant tel un Prophète de l’Apocalypse sur un monde à son image, car façonné par lui mouahahahaaaaa.

En 2100, il y avait ainsi 39 membres de la famille (les trois originaux, leurs neuf copies, et leurs 27 rejetons) répartis en Europe, dont de nombreux professeurs, docteurs, avocats, politiques locaux, chercheurs, mais aussi les premiers religieux, quelques artistes, un chef de gang et un escroc de haut vol. Les 27 eurent 81 enfants, qui en eurent 243, qui eurent à leur tour 729 enfants, de plus en plus brillants, fins, racés… La famille, qui se réunissait encore à l’époque une fois tous les dix ans, autour d’un cérémonial à la gloire de Jean-Victor, prospérait petit à petit.

Ils sont plus de 3 240 en l’an 2200. Hauts-fonctionnaires, membres influents de partis politiques, présidents de think-tanks, grands patrons, quelques ministres, maitres de la finance, cardinaux et mollahs, mais aussi trois des plus grandes familles mafieuses du monde. C’est un Couteau qui met le premier pas sur Mars en 2236, un autre qui signe l’accord de guerre en Judéopalestine en 2243, un autre qui achète New Las Vegas en 2277, un autre qui relâche une armée de clones libidineux de Ben Laden dans New York quinze ans plus tard (une diversion pour étouffer la découverte d’une civilisation extraterrestre évoluée – et son annihilation – sur Mars par… encore un Couteau).

 

La génération 2300 représente 177 147 copies. Déjà à cette époque le Grand Rabin Galactique de Prague Moše Arzak Koutela, la Techno-Papesse Nafissatou Diallo-Kahn, le Méga-Mollah Raz-Alghul III sont des copies. Tout comme le leader du groupe d’acccordéon-pop nord-coréen méga-star Kill Gro Bill, le président androgyne du Fonds Monétaire du Système Solaire Marie-Jean-Abdul M´Balawe, et ceux des sociétés Skynet, InGen, Tyrell Corp, Sombra Corp. ainsi que Massive Dynamic, une armée de prix Nobel, une horde de ministres dans tous les gouvernements mondiaux, des philosophes médiatiques, des PDG de corporations titanesques, des méta-écrivains bestsellers, les plus grands acteurs et producteurs de Hollywood, Bollywood, Berlinwood et Fukushiwood.

En 2400, la 14eme génération voit arriver avec une précision mathématique 14 348 907 bébés Couteau. Il n’est pas une université, une mairie, un hôpital, une armée, une religion, une place financière, une mafia, un trafic, un business, une rue, une ville ou un Etat qui échappe à leur contrôle tentaculaire. Le monde est mis en coupe réglée, les Couteaux usent de la peur et de la science pour manipuler l’humanité. Une guerre par ci, une maladie en plus par là. Un cataclysme ici, et plus de chômage par là. L’humanité ne se rend compte de rien.

John-Zorg CooToo, créateur de mode et Président des Nouveaux Etats Fédérés d’Amérique (NEFA), lance l’idée d’un gouvernement mondial. Les autres chefs d’Etat, simulant de premières réticences, finissent par accomplir la phase finale du plan, appelée judicieusement Domination Totale.

Le siècle suivant sera bien sombre. Une minorité de Couteaux use jusqu’à la corde une majorité d’humains qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Sans résistance (toute organisation humaine est noyautée, et supprimée si elle représente une menace pour le Plan), l’humanité ploie sous le joug de l’oppresseur cloné. Famine, pauvreté, guerres (dont trois conflits NRBC – nucléaire, radiologique, biologique et chimique – globaux), pollution, changement climatique, disparition de la faune et de la flore terrestre, suppression d’Internet, publicité hormonale ultra-ciblée et hyperagressive, retour à la mode de la Tektonik, enfer et damnation sont le lot des 60 milliards d’êtres humains vivant sur Terre, dont un peu plus d’un milliard sont des Couteaux de l’ombre, à la tête de tout, au plus haut du haut, décidant tout, validant tout, refusant tout pour servir La Loi et le Plan, partageant un secret vieux de cinq siècles, poursuivant un but, une ambition folle, le rêve d’un homme dont ils auront l’honneur de voir l’achèvement, après 500 ans d’attente…

14 juillet 2545…

Un milliard d’esprits sont connectés, virtuellement ou pas, sur la retransmission psychotélévisée de la Résurrection, soit l’ouverture du Sarcophage, contenant la dépouille cryogénisée de Jean-Victor Couteau Premier, Empereur de Tous les Mondes, Maître Suprême du Mal, Père de nos Pères et Ultime Créateur du Cosmos. Un milliard de respirations sont retenues dans un hoquet lorsque les pistons pneumatiques de l’imposante machinerie (complètement datée bien sur, mais toujours fonctionnelle) se mettent en mouvement, découvrant le corps de Jean-Victor.

Ou plutôt ce qu’il en reste, un bête défaut de conception ayant enrayé le contrôle de la température du Sarcophage vers 2130, réduisant le Maitre du Monde à un gros tas sanguinolent de bouillie de cellules décongelées.

Amen.

Voici donc l’origine de cette charmante expression, « un couteau aiguise l’autre ». Rien à voir donc avec de vrais couteaux symbolisant l’entraide mutuelle que les malfrats sont supposés manifester, simplement une majuscule oubliée avec le temps.

Sur ce, je vous dis à bientôt, pour de nouvelles aventures au pays du Beau Parlé…

Dessins : Gwendal

Texte : John Malback

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