MC5 : des riffs sous le capot

août 3rd, 201110:39 @

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MC5 : des riffs sous le capot

Pour l’amateur de punk, il est toujours intéressant de regarder un peu en arrière, en quête du groupe qui a contribué à cette éruption musicale. Non pas les sempiternels Clash ou Sex Pistols, qui ont fait connaître le mouvement au grand public, mais plutôt leurs ancêtres. Ceux qui, la mâchoire décrochée à l’écoute des Beatles , se sont dits « faisons-en autant », mais avec un je-ne-sais-quoi de plus brut, plus direct. Une urgence. Et parmi tous ces groupes éphémères, fruits de la vague garage-rock, le MC5, avec son énergie révolutionnaire, se trouve en bonne place dans l’arbre généalogique.

Comme tant d’autres groupes de garage, l’histoire débute au lycée. Wayne Kramer et Fred Smith, guitaristes et chanteurs passionnés de rock et de rhythm and blues (Chuck Berry, Dick Vale, The Ventures), montent des groupes chacun de leur côté. Répétitions, concerts, départs de membres, dissolution. La routine. Face à la menace de la vie active qui emporte leurs amis respectifs vers l’horizon radieux du bureau, les deux musiciens finissent par s’allier. En 1964 se crée le groupe Headhunters qui enchaîne les concerts, avec des reprises de rhythm and blues, de James Brown, Chuck Berry, les Kinks ou les Rolling Stones. Le succès rencontré leur permet alors de vivre de leur musique.

Le bassiste Rob Derminer (qui changera son nom de scène en Rob Tyner, hommage au pianiste de Coltrane, McCoy Tyner) est embauché en 1965. Impliqué dans la scène beatnik de Detroit et les milieux de gauche, il aura également un temps le rôle de manager. C’est d’ailleurs lui qui a l’idée de rebaptiser le groupe MC5, hommage à Detroit et son surnom de « Motor City ».

Le MC5 enchaîne avec succès les concerts dans la région de Détroit et se fait connaître pour ses prestations enflammées. Une reconnaissance qui débouche sur la sortie, chez Trans-Love Energies, d’un single (comprenant Looking at you et Bordeline) et une tournée, pendant l’été 1968, sur la côte Est des États-Unis. Les prestations du groupe ont un immense impact et se permettent même de voler la vedette aux têtes d’affiche. Pinacle de cette tournée, la une du magazine Rolling Stones, présentant le groupe comme le nouveau phénomène de la scène rock.

Le succès du groupe s’accompagne cependant d’une odeur de soufre, ou plutôt de marijuana. Devenu en 1966 leur manager, John Sinclair, poète et activiste, va être à l’origine des séries de concerts au Grande Ballroom de Détroit, aboutissant à leur premier album, l’impressionnant live Kick Out the Jam. Mais le manager introduit également le groupe dans les mouvances révolutionnaires de l’époque. Suite à l’insurrection des ghettos noirs de Detroit en 1967 (cinq jours de violences, 43 morts, plus de 1000 blessés et 7000 arrestations), il sera d’ailleurs à l’origine des White Panthers, organisation anti-raciste et d’extrême gauche calquée sur leurs « frères d’armes » des Black Panthers.

Le groupe se trouve alors en phase avec la contestation qui gagne les jeunes Américains, notamment lors de la participation au concert contre la guerre du Vietnam, en parallèle à la convention du Parti démocrate en 1968. Il sera d’ailleurs l’un de derniers à rester sur scène malgré l’intervention de la police. Mais, si l’on peut y voir des rapprochements avec le mouvement hippie (liberté totale, promotion et utilisation du LSD ou du cannabis), le MC5, sous l’influence de John Sinclair, se dote d’un discours beaucoup plus frontal, culminant avec des appels à la révolution et même un simulacre d’exécution du chanteur à la fin d’un concert.

L’approche ultra-politisée de John Sinclair, qui lorgne de plus en plus vers l’insurrection armée, ne colle plus avec celle des membres du groupe. Révolution, explosion des énergies, barrières brisées, oui. Mais dans la musique et pas ailleurs. En 1969, Le MC5 se sépare de leur manager, victime la même année des combines des autorités, bien décidées à calmer cet élément incontrôlé : en achetant deux joints proposés par un policier en civil, John Sinclair est condamné à 10 ans de prison. Une sanction démesurée qui va le marquer profondément (Voir à ce sujet le documentaire Grass, de Ron Mann).

John Sinclair, un morceau de John Lennon interprété lors du concert de soutien au manager du MC5 en 1971. Plus d’infos sur le Huffington Post.

Le MC5 continue sa carrière sous la direction d’un autre manager, John Landau, qui va calmer leurs ardeurs psychotropes et leur permettre d’enregistrer leur premier album studio. Produit en 1970, Back In The USA porte la patte de son producteur, avec un son plus lisse qui déroute la plupart des fans. Les critiques sont mitigées et les ventes ne suivent pas. Cet album et le passage en studio seront cependant reconnus par les membres du groupe comme une étape indispensable et constructive.

Leur troisième et dernier album, High Times, sorti en 1971, bénéficie d’une meilleure production, avec un son plus puissant. Mais, en dépit de compositions plus libérées et d’un bon accueil des critiques, les ventes sont encore pires que pour Back In The USA. Deux échec à la suite qui vaudront au groupe d’être remerciés par leur label, Atlantic Records.

Accro à l’héroïne, le bassiste Mike Davis quitte le groupe l’année d’après. Les autres membres auront le temps d’enregistrer trois nouvelles chansons à Londres pour la bande originale d’un film, mais c’est déjà la fin. Après un concert d’adieu raté le 31 décembre 1972 (très peu de public, départ de la scène de Kramer en plein concert), le groupe se sépare. Chacun poursuivant une carrière musicale, mais sans retrouver le succès initial.

Mais la musique dans tout ça ? (Très bonne question et je me remercie de me l’avoir posée) Et bien écoutons un morceau, cela sera toujours plus efficace qu’un long discours :

Rock’n roll, c’est donc sûr et certain. Au niveau de ses compositions, le groupe ne diffère pas grandement de la production de l’époque, si l’on excepte des solos de guitare fulgurants. Mais ce qui fait la différence, c’est l’énergie dégagée. L’équivalent d’un hurlement du chanteur des Sonics à 10 cm de votre oreille. Le petit truc en plus, vicieux, énervé, dans lequel germe le punk. Ce n’est donc pas pour rien que le MC5 deviendra, malgré un relatif oubli après sa dissolution, une référence pour nombre de groupes de rock et de punk-hardcore dans les années 80-90. Poison Idea, Pearl Jam, Rage Against The Machine ou Black Flag (auteur d’une reprise de Ramblin Rose avec Bad Brains) en sont autant d’exemples.

Considérer le MC5 comme du proto-punk et s’en contenter serait cependant passer à côté d’une autre facette du groupe, tout aussi importante. Car il ne faudrait pas oublier Motor City dans tout cela. Detroit. Le fief de la Motown.

Comme cité plus haut, les membres du MC5 sont entrés en relation avec les courants politiques afro-américains grâce à John Sinclair. Mais ils baignaient depuis le début dans cette culture afro-américaine. Le rhythm and blues pour les deux guitaristes et la soul et le gospel pour le chanteur. Comme l’explique Wayne Kramer dans une interview à Swill fanzine : « Nous avions un rituel dans le van nous amenant à un concert. Nous fumions énormement de joints et mettions à fond du James Brown ou du John Coltrane jusqu’à ce nous soyons remontés à bloc et prêts à tout détruire ».

Ces influences se retrouvent plutôt en filigrane dans les premiers albums, avec le morceauStarship, inspiré d’un poème de Sun-Ra, le jazzman galactique, ou la reprise du classiqueTutti Frutti en ouverture de Back in the Usa. Mais c’est surtout dans High Times, leur dernier album, que l’on sent le groupe plus sûr de lui. Plus enclin à brasser ses influences et en ressortir une création personnelle. En témoignent le morceau Shunk, partant dans un délire jazzy, avec trompette et saxophone, ou le merveilleux Sister Ann, débutant comme un bon vieux rockabilly au piano, pour terminer sur des choeurs féminins typiquement soul et une fanfare, tel un hommage aux big bands originels.

La dissolution du groupe peu après ne leur permettra pas, malheureusement, de pousser leurs expérimentations musicales plus loin. Mais le MC5 aura eu le temps d’absorber la contestation inhérente à la musique afro-américaine et de lui donner une forme plus frontale. Alors faites un peu de place dans votre discothèque, à côté des Stooges : le MC5 et le rock’n’roll vous en seront reconnaissants.

Texte, dessin : Gwendal

Photo : I’m Heavy Duty sur Flickr

En bonus : A Crack in the Universe, l’une des chansons composées en solo par le guitariste Wayne Kramer, et disponible dans le volume 1 de Punkorama, compilation du label Epitaph.

Liens :

Portail consacré au MC5 Site très complet, avec interviews (en anglais), galerie vidéo et audio, paroles, etc.

Le site de Leni Sinclair, photographe et femme de John Sinclair.

Et pour les anglophones, un extrait du DVD Sonic Revolution : A Celebration Of The MC5 :

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