Mème pas mal : Henry Rollins

février 1st, 20126:38 @

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Mème pas mal : Henry Rollins

Aujourd’hui, mes chers et fidèles lecteurs, j’ai un défi de taille à relever : vous persuader que cet homme n’est pas une montagne de barbaque mononeuronale et dopée à la testostérone et aux stéroïdes. Légende du punk-hardcore, écrivain, acteur, maestro du spoken word, voyageur sans repos, l’ami Henry Rollins, alias, alias Riton l’énervé est au contraire une incarnation de l’ouverture d’esprit. Un type qui brise les barrières, histoire de nous faire voir un peu plus loin que notre petit monde. Sauf qu’il le fait à coups de boule facon Gégé Depardieu.

Né en 1961, à Washington DC, Henry Lawrence Garfield de son vrai nom est un adolescent quand l’explosion du punk touche les Etats-Unis. L’énergie brute dégagée par cette musique sera un choc pour lui, tout comme son ami de toujours, Ian MacKaye 1. La suite, ce n’est rien de moins que la naissance du punk-hardcore, petit frère du punk, en encore plus énervé. Mais si voulez tout savoir, c’est par ici.

Membre du groupe éphémère State of Alert en 1980, c’est l’année suivante qu’il rentre dans l’histoire en rejoignant Black Flag, pionnier du punk-hardcore, avec DOA ou Minor Threat. Fan dès le début, il entretient une correspondance avec leur bassiste, Chuck Dukowsky, et, lors d’un concert en décembre 81 à New York, le groupe le fait monter sur scène, histoire d’en chanter une petite avant qu’il ne parte au boulot. Sa prestation scotche les membres de Black Flag et, heureux hasard, leur chanteur veut se concentrer sur la guitare.

Le lendemain c’est le choc pour Henry Rollins : le groupe lui propose de devenir leur chanteur. Une offre qui le terrifie au départ mais, sous le bon conseil de Ian MacKaye, il décide de tout plaquer et de saisir l’occasion. Et c’est le début d’un trip à 100 à l’heure qui dure depuis 30 ans.

Départ de Washington DC pour Los Angeles, siège du label SST, le label créé autour de Black Flag. Puis tournées spartiates et intenses aux Etats-Unis et en Europe. En 86, c’est la fin du groupe mais Rollins poursuit sa route. Musicalement bien entendu, avec son groupe le Rollins Band et de nombreuses collaborations. Mais cela ne lui suffit pas.

Je vous invite à fouiller Youtube, plusieurs de ses spoken words sont visibles en intégralité

Ce besoin de s’exprimer, de parler, c’est par l’écriture, et plus encore la lecture en public, aka le spoken word en anglais, qu’il va pouvoir l’assouvir. Une heure, voire plus, à “bullshiter” sur tout et n’importe quoi. Raconter sa vie de “légende du punk” (surtout faite d’un manque chronique d’argent pour manger et d’agressions physique de fans), parler des personnages improbables qu’il a pû y croiser, décrire les pays qu’il a visités et les expériences qu’il y a faites, s’excuser d’avoir Bush comme président, etc, etc. Henry Rollins ne laisse pas son public respirer mais l’énergie dégagée et son enthousiasme vous font rester en alerte tout du long. Dans l’attente de sa prochaine aventure improbable.

D’où vient donc une telle énergie qui, si l’on mettait Henry Rollins dans une cage à hamster, pourrait remplacer le parc nucléaire français ? Nous pourrions remonter à son enfance, lorsqu’il était sous Ritaline, histoire de soigner son hyperactivité, et y voir le ver dans le fruit, la source du disfonctionnement.

Mais c’est surtout sa rencontre avec un conseiller d’éducation et vétéran du Vietnam, Mr Pepperman, qui va le forger. Au sens propre et figuré. Taillé dans un cure-dent, victime de brimades venant des élèves noirs 2 ou des jocks 3, Rollins se soumet à un entrainement physique sous les conseils du vétéran.

Devenu physiquement l’égal des bourrins de son école, il peut désormais afficher au dessus de lui, en éclairage néon “Don’t fuck with me” 4. Avec son armure de muscles, le gringalet qui manquait de confiance en lui est paré pour aller botter le cul du monde (« I want to be a pain in life’s ass »).

Mais au delà de cette quête mystique si sublimement décrite par ce culturiste philosophe, c’est une éthique de vie qu’apprend le petit Henry. Un esprit et un corps concentrés sur un objectif peuvent tout changer. Sans effort, pas de récompense. Du do it yourself à la force du biceps et du cortex. Une vision très américaine du self-made man qui, d’ailleurs, peut se rapprocher du parcours d’un émigré autrichien qui fait cracher sa vapeur à une sale pourriture.

Si nous nous résumons, donc avons donc un type qui fait de la musique de bourrin, à une allure de bourrin et une discipline de bourrin. Vous devriez donc en conclure qu’Henry Rollins est un bourrin, voire pire, un Wattie.

Et vous auriez tout faux.

Peu de gens peuvent se vanter d’avoir plongé aussi profondément, et surtout survécu, dans l’aventure punk comme Henry Rollins. Black Flag a été sa vie pendant près de cinq ans, ce qu’il raconte magnifiquement dans son livre audio Get on the Van. Installé au panthéon du punk, il ne mâche pourtant pas ses mots à propos de cette tribu. Entre les types déchirés aux substances diverses et variées, ceux qui s’amusent à l’agresser physiquement sur scène et la connerie xénophobe de certains, Rollins ne voudra jamais se résumer à cette étiquette.

Et c’est cette volonté de sortir des cases, de casser les cloisons qui nous bouchent la vue – à lui comme à nous – qui ressort le plus du personnage au final. Vous pensez qu’il n’écoute que de la musique de bourrin ? James Brown ou Nick Cave, autre ami de longue date, sont parmi ses artistes favoris. Qu’il n’a jamais lu un bouquin de sa vie ? Il a dévoré les oeuvres de Miller, Céline, Ginsberg, Camus, Lautréamont ou Hemingway. Un gros macho ? Il est un militant de longue date des droits des homosexuels. Un américain fier de son pays ? Il l’est, mais pas de la politique de son pays et il a fait plus de voyages (et pas du tourisme) dans le monde que 90% d’entre nous.

Un parfait exemple de la technique discordienne dites du mindfuck

Toute l’incompréhension liée à l’agressivité d’Henry Rollins tient dans le décalage entre l’énergie qu’il déploie à être lui-même, brut de décoffrage, face à un monde où l’on est tenu de baisser la tête. De ne pas faire de vagues. De rentrer dans le moule.  Qu’il soit chanteur hurlant à en crever sur scène, lecteur chopant à la gorge son auditoire, voyageur infatigable qui s’en va causer au premier passant venu, Rollins est en perpétuelle recherche de l’autre. Même s’il sait qu’il sera toujours seul. Son côté bélier dans la facon dont il casse la barrière entre lui et son interlocuteur peut être vue comme une agression. Mais cette volonté d’ébranler l’autre et une manière de le forcer à réagir. Et donc à interagir. Pour s’enrichir.

A ce titre, nous pouvons donc en conclure que Riton l’énervé est un chic type qui gagne à être connu. Et que sous la lourde armure du bourrin, se cache en fait un magnifique spécimen de trickster. Bref, vous l’aurez compris par vous-même, Henry Rollins est le carcajou du punk-hardcore. Aussi, si vous le rencontrez, au lieu d’éteindre votre cigarette sur son mollet, proposez lui plutot un café. Il vous en sera reconnaissant.

Pour en savoir plus

Le site officiel d’Henry Rollins

Un tumblr à la gloire de Riton

Dessin, texte : Gwen

En cadeau bonus, un extrait de spectacle consacré à son ami Joe Cole, roadie de Black Flag et du Rollins Band. Sorti de la fin de l’histoire et d’Over the Top (ca serait plutôt Commando), j’aurais bien aimé écrire un truc pareil sur mes potes.

Et parce que je suis généreux, une petite playlist des collaborations inattendues de Riton, pour achever de vous convaincre :


Ptit morceau avec Tool sur l’album Undertow


Reprise du MC5 par Riton et Bad Brains


Reprise de Black Flag avec Chuck D de Public Enemy


Morceau avec Les Claypool, bassiste de Primus


Et on termine en beauté avec ce duo improbable avec William « Captain Kirk » Shatner et produit par Ben Folds, de Ben Folds Five

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Chanteur de Minor Threat et Fugazi et cofondateur de Dischord Records
  2. Il sera frappé par des élèves qui l’ « accusent » d’avoir assassiné Martin Luther King car il est blanc.
  3. Le sportif vedette du lycée personnifié dans la figure du quaterback
  4. Technique de survie efficace qui trouvera pourtant ses limites face à une salle remplie de punks bourrés.