Mème pas mal : Keith Haring

novembre 29th, 20123:42 @

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Mème pas mal : Keith Haring

Fidèles lecteur, bonjour ! Je réactive une rubrique laissée en jachère ces derniers temps, à savoir Mème pas mal, car aujourd’hui j’avais envie de vous m’entretenir avec vous d’un chic type à lunettes, et emblème des années 80 dans ce qu’elles pouvaient avoir d’enthousiasmantes : Keith Haring. Un mec qui a eu le culot de me piquer mes idées alors que j’étais à peine né. Mais l’artiste total que je suis se doit d’être magnanime de temps à autre. Suivez donc le guide !

Comme tout journaliste qui se respecte, je devrais normalement débuter ce papier par vous narrer la vie et l’oeuvre de Keith Haring en recopiant m’inspirant d’un des nombreux dossiers de presse sur le monsieur, à l’image de cet article du Figaro.

Mais ca m’ennuie déjà. Alors pour ceux qui veulent se plonger là-dedans, vous trouverez à la fin de ce papier les ressources documentaires adéquates et amoureusement curationnées (c’est comme ça qu’on dit maintenant) par votre serviteur 1.

Au risque de surprendre ceux qui trainent sur ma galerie Flickr, j’ai découvert sur le tard son boulot, et de façon indirecte. Car l’une de mes claques artistiques fut surtout due à l’un de ses meilleurs potes, Jean-Michel Basquiat. L’énergie brute qui se dégage de ses oeuvres a plu tout de suite au punk à crête qui sommeille en moi. Je me suis du coup lancé un temps, pastels gras à la main, dans des expérimentations artistiques qui tentaient de s’inspirer de tout ça. Seul problème : c’était moche. Et je suis revenu à mon bon vieux stylo bic et mes bonhommes.

Quand je vous dis qu’il m’a tout piqué !

Il a bien fallu alors se pencher un minimum sur LE spécialiste du bonhomme, à savoir donc ce Keith Haring. J’aimais également ses dessins mais il y avait toujours ce côté trop lisse, enfantin, qui me perturbait chez lui. Quelque chose d’inoffensif, alors que le dessin se devait d’être un grand coup de poing dans la gueule, un cri de révolte. Contre quoi j’en sais trop rien mais au moins ça fait du bien.

Paradoxalement, ce n’est donc pas son large trait noir et ses aplats de couleur qui m’ont amené à apprécier le bonhomme (après tout, c’est lui qui m’avait piqué l’idée, profitant du fait injuste d’être né avant moi). Ce qui m’a fait vraiment devenir fan d’Haring c’est son approche de l’art.

En allant dessiner dans le métro de New York au début des années 80 sur les emplacements publicitaires encore vierges, Haring est devenu un des pionniers du street art, avec son pote Basquiat ou Fab Five Freddy, mais il affirmait déjà également sa différence. Alors que l’art du graffiti était d’arriver à poser sa patte sur le mobilier urbain (rames de métro en tête) puis de disparaître avant l’arrivée des forces de l’ordre, Haring exécutait ses dessins sous les yeux des usagers. Ca lui a coûté de se faire ramener au poste à de multiples reprises mais, de cette façon, il dynamitait le rapport traditionnel à l’art.

L’oeuvre venait au public, s’imposait à lui (caractéristique du street art) mais la présence d’Haring (puis ensuite sa patte immédiatement reconnaissable) apportait un lien entre les spectateur et le dessin. De l’employé de bureau sur le chemin du travail au gamin accompagné de ses parents ou le professeur d’université, chacun pouvait s’arrêter et échanger directement. Et, comme Haring l’explique, la magie opérait :

Je prêtais de plus en plus attention à ces espaces noirs (NDR : les emplacements publicitaires pas encore recouverts d’une affiche), et dessinais dessus dès que j’en voyais un. Ils semblaient si fragiles (NDR : Harring dessinait avec une simple craie blanche) que les gens n’y touchaient pas et les respectaient. Ils n’essayaient pas de les effacer ou de les vandaliser. Cela a donné un pouvoir à ces dessins. Cette chose fragile, faite à la craie, au milieu de la puissance et de la tension qui émane du métro. Les gens étaient totalement captivés.

Pas besoin de se procurer une revue chic pour connaitre l’expo à voir absolument, attendre qu’un critique d’art vous révèle le dernier artiste à la mode et vous donne les raisons pour lesquelles vous devez l’apprécier, sans quoi vous seriez un ignare. Haring court-circuite les intermédiaires entre l’art et le public. Simplement pour que ce public puisse voir ce qu’il a envie de voir, et pas ce qu’on lui dit de voir :

Ce qui m’intéresse dans l’art c’est qu’il soit ressenti et exploré par le plus de personnes possibles, et que chacune d’entre elles ait une idée bien particulière sur une oeuvre qui n’a, elle, pas de signification définitive à la base. Le spectateur crée la réalité, le sens, l’idée d’une oeuvre. Je ne suis guère qu’un intermédiaire qui essaie de rassembler des idées.

Un peu comme pour les Beastie Boys, Madonna n’est pas vraiment celle que j’aurais le plus envie de mettre en avant, mais elle fut une grande amie de Keith Haring (comme on peut le voir sur cette vidéo, où elle chante à l’occasion de son anniversaire en 1984), et elle reversa l’intégralité des bénéfices de ses concerts aux associations de lutte contre le Sida quand il mourut en 1990.

En dépit d’un succès fulgurant, enchaînant les grandes expositions internationales dans les années 80, Haring gardera toujours cet état d’esprit, fuyant la prétention et l’élitisme qui caractérisent trop souvent l’art. Cela se manifestera avec la création du Pop Shop en 1986, où il vend des reproductions de ses dessins à des prix abordables, et surtout avec ses nombreuses fresques pour des oeuvres de charité, des hôpitaux (comme l’hôpital Necker à Paris, spécialisé dans les soins aux enfants), des orphelinats ou des centres pour enfants.

Et c’est justement grâce à tout cela que je comprends mieux désormais le côté enfantin qui me déplaisait, a priori, chez Haring. Oui, il y a de la naïveté mais celle-ci n’est pas lénifiante. Car Haring est une merveilleuse incarnation du Trickster, comme vous l’avait si bien expliqué le pr Graznok. Son enthousiasme chamboule tout, et la Faucheuse en restera même comme deux ronds de flan quand, infecté par le Sida, Haring continuera jusqu’au bout de vivre, crayon à la main et sourire aux lèvres.

Enfin, histoire de terminer cette bafouille, quoi de mieux que de donner la parole à deux de ses potes. William Burroughs tout d’abord, qui avait travaillé avec Haring sur Apocalypse en 1988 et The Valley en 1989, qui nous donne, indirectement, une bon portrait d’Haring :

Lorsque l’art quitte le cadre, et lorsque la chose écrite quitte la page – pas seulement le cadre ou la page matériels, mais les cadres et les pages des catégories imposées – apparaît une description de la réalité telle qu’en elle-même ; la réalisation libératrice de l’art. Chaque artiste dévoué à son art entreprend l’impossible.

Et enfin, monomaniaquerie oblige, ce bon vieux Timothy Leary, pour qui Haring avait apparemment bossé sur l’adaptation en jeu vidéo de Neuromancer de Gibson :

En ce temps de malaise culturel et de chaos social (NDT : Les années 80. Mais cela a pas beaucoup changé depuis), Keith a joué le rôle traditionnel du philosophe engagé – humaniser, populariser, personnaliser, illustrer les grands thèmes païens de notre espèce. Il a célébré la vie, la danse de l’ivresse, la joie bondissante des enfants sages, l’énergie de l’érotisme, la confrontation avec les démons.
Il aurait pu emprunter la machine à remonter le temps pour dessiner sur la paroi des grottes du paléolithique, et les gens auraient compris, et ils auraient ri – les enfants surtout.

Pour aller plus loin

Afin de briller en société lorsque Haring arrivera dans la conversation, je ne puis que vous conseiller de lire le dossier pédagogique réalisé par le Musée d’art contemporain de Lyon, à l’occasion d’une exposition sur Keith Haring en 2008. Ca se lit vite et c’est très bien fait.

Sinon, pour les anglophones et les fans, vous pouvez vous rendre sur le site officiel, également très bien foutu, avec une partie bio classique et une autre agrémentée de ses souvenirs. Et n’oubliez pas le site spécialement dédié à vos chères petites têtes blondes : Haring Kids

Quant à ceux qui veulent vraiment tout savoir de lui, un tumblr a été ouvert il y a quelques mois où sont publiées les pages de ses carnets perso. Peu de dessins au programme mais des réflexions, des idées et du simple quotidien à foison.

On trouve sinon un paquet de vidéos et de documentaires sur le net, avec notamment celui-ci, diffusé sur Arte :

Ou cette interview de Haring par Thierry Ardisson dans Lunettes noires pour nuit blanche, un mois à peine avant qu’il nous quitte. Ca dure que 10 minutes mais ca fait du bien de voir un artiste causer dans le poste sans tourner à l’ego trip.

Pour les anglophones, je vous conseille sinon cet autre documentaire d’Elisabeth Aubert réalisé en 1989 et visible sur Youtube :

Et vous pouvez aussi vous procurer un autre docu, par Christina Clausen, The Universe of Keith Haring. Pas encore eu le temps de le mater, mais il y a l’air d’avoir pas mal de témoignages de ses proches, ce qui est toujours intéressant à prendre :

Enfin, je ne pouvais décemment pas terminer cet article sans vous causer un peu musique. Que cela soit en club ou au Pop Shop, Haring en écoutait en boucle. Alors bien sûr il y a le hip-hop, street art oblige, mais il ne faudrait pas oublier toute la culture “dance” de l’époque 2, entre fin du disco et émergence de la house, sans oublier des OVNI musicaux comme les B52’s ou Klaus Nomi qui étaient de grands potes à Haring.

Bref, un bon gros mélange que j’ai essayé de vous retranscrire en concoctant une petite playlist, écoutable sur Spotify ou Youtube. Et bien sûr, si vous avez d’autres morceaux de l’époque à conseiller, n’hésitez pas, les commentaires sont faits pour ça !

Sur ce, fidèles lecteurs, je vous laisse explorer cet univers et je vous dis à très bientôt pour d’autres aventures !

Dessins (d’après Keith Haring), texte : Gwen

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Et vous pouvez retrouver tout ça, et bien plus, sur ma page Keemix consacrée à Haring
  2. A ce propos vous pouvez lire cet article très intéressant de Tiphaine Bressin sur Minorités ou regarder le documentaire La révolution disco, qui devrait vous faire changer pas mal d’idées reçues