Mème pas mal : la conférence gesticulée

novembre 6th, 20133:45 @

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Mème pas mal : la conférence gesticulée

Lecteurs assidus de Centrifugue et internautes de passage, bonjour ! Aujourd’hui, j’aimerais vous parler d’un mème qui a déjà quelques années au compteur, mais dont l’idée reste toujours excitante : la conférence gesticulée. Cette appellation, popularisée par Frank Lepage (voir vidéo ci-dessous), englobe une multitude d’interventions cherchant à mélanger conférence sur un sujet pointu (travail, culture, médecine, pétrole, etc), expériences individuelles et militantisme. Une forme mutante qui, si elle n’est pas exempte de défauts, avait donc toute sa place sur un site comme Centrifugue, adepte de la transversalité à tout va. On se retrouve donc juste après l’entracte.

L’avantage quand je dessine comme un damné pendant plusieurs heures d’affilée chez moi, c’est que j’ai les oreilles libres. Je peux bien sûr les bourrer de sons en tous genres, en me branchant sur mes playlists Youtube ou Spotify ou en écumant les mixes dispos sur Soundclound. Technique judicieuse pour rendre supportable le dessin de dents à la chaîne mais, au fond de moi, ma conscience me chuchotait : “Gigoter sur ton siège c’est bien joli, mais tu ne pourrais pas utiliser ce temps pour nourrir ton esprit, élargir ton champ de connaissances ?”.

J’ai bien essayé de la noyer sous les sets de ragga-jungle mais elle revenait sans cesse. Alors j’ai commencé à m’écouter quelques documentaires historiques, des conférences philosophiques et, même des fois, C dans l’air. Histoire de dire que le journaliste total que je suis est encore un minimum intéressé par l’actualité morose. C’est alors que je me suis souvenu d’une vidéo, communiquée sans doute par mon excellent camarade Xis, qui m’avait enchantée quelques années auparavant. Un spectacle de Franck Lepage sur l’éducation populaire : Inculture(s) 1 – L’éducation populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu…

C’était drôle, instructif, inventif, surprenant et la personne de Franck Lepage attirait ausitôt ma sympathie. Ce spectacle fleuve revenait, entre autres, sur un épisode peu connu de l’après-guerre : la naissance, et l’enterrement façon Cannibal Holocaust, de l’éducation populaire comme partie intégrante de la politique du gouvernement français.

Je laisse Franck Lepage vous expliquer ca mieux que moi mais un point intéressant mérite toutefois d’être mentionné. En France, peut-être plus qu’ailleurs, la culture est présentée comme une panacée. C’est grâce à elle que nous élargissons notre horizon, que nous multiplions les expériences et les émotions, qui sont ensuite échangées avec nos congénères. Ce “culturisme” étant censé faire de nous ensuite des hommes (et des femmes) meilleurs, qui se tiendront par la main dans une farandole multicolore 1. Et je dois bien avouer qu’en dépit d’un esprit critique acéré, c’est un peu ce que je continue de faire sur Centrifugue. Sauf que ma culture est un peu plus biscornue que les autres.

Seulement la Deuxième Guerre Mondiale (comme bien d’autres épisodes de notre histoire d’ailleurs) nous a renvoyé dans la gueule ce constat : on peut être parfaitement éduqué, et cultivé, et aller cramer ensuite au lance-flammes des villages entiers. La culture ne protège pas de la barbarie. Et c’est pourquoi il convient de développer en parallèle une éducation critique, politique, collective. Connaître nos mécanismes instinctifs, les contraintes qui s’exercent sur nous, nous (dé)forment, afin de tenter de savoir si ce que l’on fait chaque jour relève de la liberté individuelle ou d’un automatisme quelconque.

Bref, il s’agit de questionner la société dans laquelle on vit, d’en critiquer les aspects destructeurs d’humanité, et chercher à les transformer. Actions que l’on peut englober sous le termes de militantisme ou d’engagement. Et là, chers lecteurs, vous allez me dire : “Y a pas plus chiant que le militantisme et l’engagement !”. Ce à quoi je vous répondrai : “Vous avez tout à fait raison. Encore qu’il y ait aussi le cinéma français”.

Jeu : Ami lecteur, l’une de ces bandes-annonces est une blague. Sauras-tu trouver laquelle ?

Quoi de plus emmerdant en effet qu’un type qui déboule chez vous en disant “T’avais rien compris jusqu’ici, la voila la vérité”. Déjà vous ne l’avez pas invité, et il ne s’est même pas essuyé les pieds à l’entrée :

Mais c’est justement là que le principe de conférence gesticulée apporte un peu d’air frais. En partant d’une expérience personnelle, elle tisse au fil d’un récit des liens entre la culture populaire et les critiques, analyses et recherches du milieu universitaire. Ce n’est donc pas un expert ou un militant qui vient sur les planches, mais avant tout un individu qui vous parle de sa vie, de son histoire. Et s’il y a bien quelque chose que l’humanité adore depuis son apparition, c’est qu’on lui raconte des histoires.

Parler de soi devant un public a quelque chose d’inévitablement narcissique (et ce ne sont pas les utilisateurs de Facebook et autres qui diront le contraire), mais la forme théâtrale a l’avantage de souligner dès le début cet aspect. Cela permet alors d’ouvrir la porte à l’auto-dérision, de pointer ses propres contradictions. Et d’éviter ainsi le côté messie ou gourou.

C’est ce qui semble d’ailleurs motiver Franck Lepage en fondant en 2007, avec cinq autres personnes la Scop 2 Le Pavé. Après avoir créé cette idée de conférence gesticulée l’année précédente, il propose à d’autres associations, acteurs sociaux ou individus des stages où ces derniers peuvent créer leur propre spectacle, combinant leurs expériences personnelles et les sujets qui les touchent.

Ce travail a donné pour l’instant des dizaines d’autres conférences sur le sport, la mobilité, les médias, la sexualité ou la monnaie, dont plusieurs sont visibles sur le net (voir plus bas pour la liste complète). Conférences que je me suis enquillées, comme tout journaliste total qui se respecte, en gribouillant sur mon ordinateur alors que la tempête soufflait au dehors.

Et le verdict, après l’introduction enflammée de ce papier, est, il faut bien l’avouer, mitigé. Question de format déjà. Assister à l’une de ces conférences en chair et en os nécessite de se trouver dans une zone d’exercice des conférenciers (du côté de Rennes pour Le Pavé, à Grenoble pour l’Orage,  à Toulouse pour la Coopérative du Vent Debout ou à Tours pour L’Engrenage ), être au courant que le spectacle a bien lieu, etc. Il faut donc se trouver déjà dans une sphère militante ou au moins sympathisante. On peut sinon se rattraper, comme je l’ai fait, sur le net. Mais, vu la longueur moyenne (environ 2h), cela nécessite 1)de passer sa journée à dessiner sur son ordi ou 2)d’avoir un masseur qualifié sous la main pour rester autant de temps allongé devant un écran.

Mais, plus essentiel, est le besoin d’avoir un bon conteur devant soi pour être tenu en haleine. Quelqu’un capable de vous faire rire et de vous apprendre des choses en même temps. Et ce n’est, malheureusement, pas souvent le cas. On sent bien pourtant la sincérité des conférenciers, et leurs réflexions sont souvent intéressantes mais il y a comme un air de déjà-vu dans le discours, de tension militante (je dois faire passer un message), d’ironie gauchiss lourdaude (faisons une blague anti-sarko, ca marche à tous les coups), d’interprétation pas assez azimutée ou de manque de profondeur historique qui empêchent de retrouver l’excitation qu’on a en écoutant celles de Franck Lepage.

Et à force, ca me fait me dire que, la prochaine fois, je préfèrerai me mettre en boucle dans les oreilles la rêverie épique d’un Conan ninja, plutôt que 3h sur “Djembé et révolution agronomique”.

Alors oui, je ruine un peu le fun autour de cette idée enthousiasmante qu’est la conférence gesticulée. Mais c’est peut-être aussi parce que les trois que j’ai pu voir avec Franck Lepage sont, à mon goût, de superbes preuves de l’importance de ce genre d’initiative. Et du coup par contraste, cela m’ennuie un peu de voir l’idée se dégonfler dans les autres spectacles, comme le soufflé de Bertand Labévue.

Si je veux apporter un peu de levure à tout ca, je ne peux donc, sur la base de mon sens esthétique et artistique indéniable, que vous enjoindre à réserver 9h de votre vie pour vous regarder les trois spectacle de Franck Lepage. Ce sera sûrement plus divertissant qu’un dimanche soir devant Les Bronzés 3. Et si vous êtes ensuite aussi conquis que moi par le concept de conférence gesticulée, vous trouverez bien un peu de temps pour picorer les autres. Y trouver des bouts d’humanité, de rires et de savoirs. Et peut-être vous lancer là-dedans à votre tour, pour raconter votre histoire.

Liens :
Scop Le Pavé : pour ceux qui veulent en savoir un peu plus sur leurs projets. Et vous pourrez y commander les DVD des conf pour votre prochaine soirée raclette solidaire.
Pour les abonnés d’Arrêt sur Images, Franck Lepage a été l’invité de l’émission Aux sources. Mais les pauvres peuvent la retrouver aussi sur Youtube

Les conférences gesticulées sur le net
Parce que je suis chic, vous trouverez les liens vers les conférences visibles sur le net. Ca vous évitera de fouiller.
Incultures 1 sur l’éducation populaire par Franck Lepage. Très chouette.
Incultures 2 sur l’éducation par Franck Lepage. Encore plus chouette.
Incultures 4 sur le pétrole par Anthony Brault. Réflexion intéressante sur les limites de la conférence gesticulée vers la moitié du spectacle mais on apprend pas des masses de choses en plus à propos de notre addiction au pétrole.
Incultures 5 sur le travail par Franck Lepage et Gaël Tanguy. Intéressant, très drôle, le duo marche plutôt bien et c’est instructif.
Incultures 8 sur l’eau par Anthony Brault et Samuel Lanoe. Je connaissais pas grand chose au sujet et les conférenciers sont pas mal donc j’ai passé un bon moment.
Incultures 9 sur le management par Anaïg Mesnil et Alexia Morvan. Ca reprend une partie de la conf de Franck Lepage sur la langue de bois. Pas de grand souvenir mais ca se regarde.
Conférence sur l’idéologie médicale (en deux parties). Super intéressant au niveau du contenu (parcours, pratiques et histoire de la médecine) mais pas très funky niveau interprétation.
Conférence sur le développement en Afrique d’Antoine Souef. Ca apprendra pas grand chose sur l’exploitation de ce continent mais on chope quelques infos et le récit est assez vivant.
Conférence sur les médias.  Sujet qui m’intéresse. Trop peut-être, du coup j’ai pas retenu grand chose de nouveau.
Conférence sur les associations. Redondant avec ce dont traitait Lepage dans Incultures 1. Un peu comme celle sur l’éducation de Pauline Christophe et Incultures 2. A regarder un dimanche aprèm si vous savez pas quoi faire.
Conférence sur le sport par Anthony Pouliquen. Pas mal dans mes souvenirs, mais si le sujet vous intéresse, vous apprendrez pas grand chose de plus.
Conférence sur la mobilité. Pas vu grand chose de plus que l’histoire d’une personne. Ca reste toujours intéressant de l’entendre mais j’aurais passé un meilleur moment en m’écoutant du punk je pense. Tout comme celle de Yaelle Pierrat Frappé sur la langue des signes. Je sais enfin dire bonjour en japonais avec mes mains mais ca transcende jamais vraiment son récit.

Il doit certainement en rester une ou deux qui ne sont pas encore listées mais ca devrait vous donner quelques heures de visionnages. Sur ce, je retourne à mon dessin. En me demandant toujours ce que je vais bien pouvoir écouter pendant ce temps.

En vous remerciant, bonsoir.

Texte, dessin : Gwen

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Mathieu, si tu nous lis. Bug up !
  2. Société coopérative et participative