Mème pas mal : papa

décembre 20th, 20113:31 @

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Mème pas mal : papa

Le mois de décembre, son sapin, sa flotte en continu ses blancs flocons et bien sûr la Noël. La joie des enfants, des étoiles dans les yeux, déballant leurs présents avec l’excitation d’un trader cocaïnomane. Et bien sur son repas de fête et la crise de foie qui s’ensuit. Mais Noël c’est aussi l’occasion de se retrouver en famille. Celle que l’on a pas forcément le temps de revoir aussi souvent qu’on le voudrait 1. Or, à l’occasion de ces fêtes, je me devais de vous présenter un exemple édifiant de personne ô combien étrange et atypique, à l’influence pernicieuse pour la jeunesse de notre beau pays : mon père.

Non, attendez, c’est pas la bonne….

Reprenons.

Mon père :

Raaah, mais non !

Pouf, pouf.

Mon père, donc :

Ah, enfin !

Bien entendu, je vous vois déjà venir. Le lien de parenté doit certainement embrumer mon jugement journalistique. Vous devez vous dire que je suis foutu, et qu’à ce rythme je vais bientôt vous pondre une chronique dithyrambique sur le dernier album de Bénabar.

Que nenni, vous répondrai-je ! J’ai un dossier béton. Des preuves irréfutables quant au caractère profondément perturbant de cette personne. Cet homme a en effet une lubie depuis plus de 30 ans : éduquer ses enfants. Dingue vous dis-je.


Presque aussi dingue que lui d’ailleurs.

Le pire c’est ce que cela a commencé très tôt. Dès que j’ai pu disposer des capacités de motricité et de coordination suffisantes, il est ainsi devenu mon dealer de Lego. Sous les flots de briques colorées, mes constructions cyclopéennes et autres robots transformables prenaient forme sous ses yeux. Et rien ne pouvait arrêter cette folie de la construction. Mais déjà, la sueur coulant le long de son échine, il sentait l’heure fatidique arriver. Celle qui éprouve plus d’un parent. Le moment où ce con de mioche sait lire.

Il a tenté de ruser au départ, pour m’éloigner de la bibliothèque, en me racontant des histoires avant de dormir. Mais ca ne prenait pas. Elles n’étaient même pas écrites, il les inventait ! Alors il a effectué un repli stratégique. “Pas de bouquins, lis plutot mes vieux illustrés”. La BD, c’est bien connu, ca détourne les enfants des livres où y a plein de lignes et pas d’images.

Manque de bol pour lui, dans son stock on trouvait du Fred, notamment les aventures de Philémon manifestement écrites sous LSD, des Asterix avec ce fourbe de Goscinny qui fout des double sens partout dans ses dialogues, du Druillet et ses dessins démoniaques, des Gaston Lagaffe, et son ode perverse à la paresse et l’inventivité. Et, pire que tout, l’oeuvre du démon. Celle qui me fera découvrir, un jour funeste, le concept du second degré. Oui, vous l’avez deviné, il s’agit de ce triste sire de Gotlib 2.

Quelques années plus tard, j’ai d’ailleurs découvert l’atroce vérité. Gotlib connaissait personnellement mon père. Masseur kinésithérapeute de son état, il avait en effet servi d’inspiration pour la réalisation de deux planches pour la Rubrique à Brac. (Il a rasé sa moustache depuis, afin de garder l’anonymat, mais cette ruse n’était pas suffisante pour mon oeil acéré).

Dès lors c’était foutu. Il ne pouvait que tenter de canaliser ma soif de connaissances. Mythologie, requins, astrophysique, Egypte antique, Rabelais, etc. J’avalais les bouquins les uns après les autres, tel Larry Kubiak avec des victuailles. Et mon père, desespéré, voyait son budget livres augmenter en flèche. Jusqu’à devoir construire de ses propres mains une bibliothèque pour éviter que les piles de livres ne s’écroulent un jour sur moi ou ma soeur.


Brel non stop quand on est gosse. Voila de l’éducation spartiate.

Et ce n’est pas tout. Cet homme a du subir de nombreuses autres épreuves. Me faire visiter le parc de Préhistoire de Malansac quand j’étais accro au dinosaures puis la forêt de Brocéliande parce que je voulais voir la tombe de Merlin. Sans parler de traverser la France entière pour que je puisse aller baver sur les originaux de Franquin au musée de la BD à Bruxelles. En plus je l’ai même battu aux échecs lors de ce voyage.

Bref, il a vécu l’enfer.

Mais il tenait toujours. Maitre chinois, expert dans la technique foudroyante du “Ma main de kiné en acier trempé dans ta gueule si tu déconnes de trop”, il a réussi à tempérer mon caractère de cheval fougueux. Après des heures de méditation sous sa férule, répétant les mantras “Il faut apprendre quelque chose de nouveau chaque jour, même la plus inutile” et “Sois capable de te regarder en face dans un miroir”, j’ai progressivement pu atteindre des niveaux supérieurs de conscience.

Jusqu’à l’illumination, la découverte du sens de la vie, le nirvana : Regarder ensemble Le Bon, la Brute et le Truand 3 en mangeant un chili con carne fait maison.

Ne parler de cette personne que sur la foi de mon expérience subjective, aussi édifiante soit-elle, serait cependant aller contre ma mission de journaliste total.

Après une enquête approfondie sur son activité professionnelle, je me suis ainsi rendu compte qu’il s’était mis en tête, depuis qu’il a eu son diplôme, de faire honnêtement son boulot. Traiter les personnes âgées dignement. Soigner un patient à la fois. Ou arrêter les séances quand celui-ci est guéri. Comme si c’était ça le boulot de kiné… Non mais franchement.

Pire que ça, il veut aussi voir le monde. Se confronter à d’autres cultures. Voir un peu plus loin que son charmant bourg léonard, où fleure bon l’ouverture d’esprit. Et, parce qu’il est aussi farceur, faire flipper sa femme en allant dans les endroits les plus improbables. Si vous ne me croyez, j’ai ici des preuves flagrantes, subtilisées dans ses archives. Images qui démontrent en plus qu’il est assez fou pour prendre plaisir à la photographie. Alors que tout le monde sait bien qu’en dehors du dessin, point de salut.

Tout ceci, chers lecteurs, ne devrait vous amener qu’à une seule et unique conclusion : cet individu n’est pas normal. Sous prétexte de vouloir être un honnête homme et, pire, de faire en sorte que ses enfants le soient aussi, il s’est volontairement mis en dehors de la norme. Tel Lucifer il a préféré les périphéries au centre. Le doute à la certitude. La culture au bon sens près de chez vous.

A ce titre, Centrifugue, le site qui continue fièrement, à l’image de l’Enfer du Vatican, son travail d’isolement des personnes et oeuvres suspectes, ne pouvait donc qu’ajouter mon père à sa collection déjà chargée.

Il l’a bien mérité.

Et de très bonnes fêtes à tous !

Texte : Gwen
Images : Gotlib, archives familiales et photos de Michel

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Notes:

  1. C’est vrai quoi, j’ai mon 1.800e dessin à finir avant. Vous comprenez rien aux artistes de toute facon !
  2. Et je vous raconte pas le choc quand on tombe sur Pervers Pépère à 10 ans
  3. Film qui peut, à la rigueur, être remplacé par De l’or pour les braves