Mème pas mal : Tac au tac

mars 15th, 20126:53 @

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Mème pas mal : Tac au tac

Faire de ce blog l’antre du journalisme total est l’une des missions de votre humble serviteur. Explorer les contrées de l’imaginaire et, tel un Joseph Kessel, vous en proposer le récit poignant, édifiant et sans concession. Mais des fois cet imaginaire se heurte au réel le plus trivial, comme un truc froid et sans chute rigolote: la mort. Comme je sais que, cher lecteur, vous êtes des esprits éclairés, à même de vous rendre au kiosque le plus proche, d’allumer votre poste ou de cliquer sur un lien, vous voyez donc bien à qui je fais allusion : le maître de la BD Jean Giraud.

Cependant j’étais bien en mal de réagir à cette nouvelle sinistre car, au risque de vous surprendre, à part un ou deux Blueberry et sa collaboration avec Katsuhiro Otomo sur Icare, je n’ai quasiment rien lu du bonhomme.  Une ignorance qui ne ferait pas peur au premier journaliste venu mais impossible pour moi à dépasser. Que faire alors ? Et bien tout simplement se souvenir que Centrifugue se veut également un refuge accueillant pour les personnes de qualité. C’est ainsi que j’ai réussi à décharger ce fardeau sur les épaules de mes camarades. Je vous invite donc à lire séance tenante ce texte de l’érudit du groove et de la case dessinée, j’ai nommé Moyen Man, ainsi que cette missive multimédia que je viens de recevoir de l’explorateur des confins de l’univers du verbe, le maestro de la phrase sans fin, l’honnête homme sans peur et sans préjugés – oui, vous l’aurez reconnu – : John Malback.  Et je lui rends l’antenne. A vous Cognac-Jay !

« Chers amis bonjour,

Samedi dernier disparaissait un grand, grand, très grand dessinateur : Jean Giraud, alias Gir, connu également sous le nom de Moebius. Pour les moins bédéphiles d’entre vous qui se complairaient dans l’ignorance et l’oisiveté, sachez qu’il est notamment l’auteur de la série des Blueberry, geste épique de l’Ouest sauvage n’ayant rien à envier aux plus grands westerns spaghettis en termes de classe, de crasse, de poussière, de paysages, de gueules, de flingues, d’alcool facile et de filles frelatées, et des mille codes du western maîtrisés par le sieur Gir. Un monument du genre vous dis-je. L’oeuvre de Moebius est plus fantastique, poétique, et se livre plus facilement à la contemplation surréaliste. Le trait est plus léger, plus pur aussi. Deux noms pour deux univers aux identités distinctes, mais un seul pinceau, taillé aux forges du journal Pilote (Mâtin, quel journal !) à la glorieuse époque des Gotlib, Fred, Druillet, Alexis et consorts.

Afin de noyer mon chagrin de lecteur assidu des aventures du lieutenant nordiste bravache et indianophile au nez cassé, je furetais sur les interwebs comme c’est devenu mon habitude à la mort des gens que j’idolâtre, cherchant interviews et autres documentaires des temps passés me permettant de replonger un instant dans le travail de ces artistes admirés, critiqués, jalousés et trop vite disparus.

Sur le site de l’INA que vous connaissez sans doute, on trouve notamment les archives d’une émission qu’on ne se lasse pas de (re)découvrir, le grandiose Tac au Tac de Jean Frappat. Et avec la bénédiction de Maitre Gwen 1, j’aimerais partager avec vous mon admiration sans borne pour ce concept aussi simple que génial, une bulle de poésie et de beauté dans notre monde moderne cruel et aseptisé.

Dans les années 60-70, sévit en effet un curieux organisme a la RTF (Radiodiffusion-télévision française) : Le Service de la Recherche 2.

Oui mesdames et messieurs, à l’époque révolue où votre maman avait des lunettes d’écaille et un Solex, au temps béni où votre papa arborait le combo moustache-favoris et portait des pulls en laine qui gratte sans rien dessous, on faisait de la recherche experimentale à la téloche, avec une audace et une originalité qui force le respect aujourd’hui encore. La mission de cet organisme : « Promouvoir des études d’ensemble, plus précisément portant sur l’interdépendance des aspects technique, artistique et économique de la radio et de la télévision ; animer des centres expérimentaux dans certains domaines spécialisés où il apparaît que de nouvelles techniques conduisent à de nouveaux moyens d’expression ; entreprendre l’application des résultats à l’intérieur et à l’extérieur de la RTF« .

Regards croisés sur le monde du spectacle, reflexions sur l’image, la musique, les arts, médiation et vulgarisation scientifique et philosophique, le Service de la Recherche promeut, diffuse et produit pour la télé d’Etat, dont le rôle est de subvenir au besoin d’édification intellectuelle et de divertissement du peuple francais. Il est par exemple derrière les cultissimes Shadoks (plus de 200 épisodes encore diffusés aujourd’hui), ces créatures hyperactives à tête d’oiseau, anarchistes crétins et méchants, qui pompent et pompent sans relâche sous le distingué commentaire off de l’inénarrable Claude Piéplu, dont le discours ne s’écoute pas mais se savoure tel un bon vin.

Et donc, Tac au Tac 3.

Le principe est bête comme chou 4 : faire venir une poignée de dessinateurs de presse ou de BD (genre littéraire alors en plein boom, la BD « adulte » se développe dans ces années-là et n’est plus un sous-genre reservé aux petits 5) et les faire s’affronter lors de joutes graphiques sur d’immenses panneaux blancs, armés de simples stylos. Mise en difficulté de personnages, cadavres exquis, impro sur des thèmes variés, seuls ou en équipes, le téléspectateur est convié à vingt minutes de calme et de volupté, de complicité amicale et de clopage intense.

Un générique minimaliste, pas d’applaudissements hystériques, pas de jingle, pas de public, pas de potiche en sili-conne, un commentaire d’une sobriété maladive, un peu de musique, bien souvent le silence ou le seul couinement du marqueur sur la feuille. Finalement c’est pas plus mal, on est à des kilomètres du blabla crétiniste lol actuel. Mais je conchierai abondament la télé moderne une autre fois.

On présente succintement les auteurs, en quelques mots. Pas toujours. Le rituel est rodé : un par un, ils s’élancent, placent quelques traits fins pour cerner leur sujet, puis avec la maestria que leur confère une vie de pratique, construisent habilement sous nos yeux leur dessin, par taches, traits, rayures, ratures, gribouillis, ces jeunes – et parfois moins jeunes – hommes en costard deviennent des enfants laissant exploser leur imaginaire. Je dis des hommes car à l’exception de Claire Bretecher (dont l’art de faire la gueule touche au divin), c’est visiblement un monde exclusivement masculin que celui des auteurs de comique-bouques.

Cela parait tellement facile. Sur le jouissif cadavre exquis ci-dessous, où se rencontrent Gir (Blueberry donc) et Jijé (Jerry Spring), les talents de dessinateur, de cadreur, de metteur en scène des deux artistes s’expriment en direct sous nos yeux béats d’admiration : une fine esquisse et voici la silhouette d’un cheval, quelques ombres et voila son cavalier, quelques traits encore et le voici en haut d’une falaise, la ligne d’horizon épurée à l’extrême nous donne le décor, une bulle pour lier l’action et, cerise sur le gâteau, trois points et un bout de nuage : une troupe de cavaliers arrive dans la plaine en contrebas.

En cinq minutes, une vignette, un plan, Gir nous conte une histoire, notre imagination s’emballe : qui sont ces cavaliers ? Que doit empêcher le héros avant qu’il ne soit trop tard ? Voici un personnage immédiatement reconnaissable (le cowboy solitaire), un but, une échéance, un danger potentiel, des ennemis peut-être, un suspens, apparus sous nos yeux comme par enchantement. Et Jijé de répondre, la complicité s’installe, damn ! Nous voici captifs d’une histoire à deux voix, jusqu’à la chute finale, et, bordel, je sais pas pour vous mais moi, à ce moment-là, je suis juste un gosse emerveillé devant ces magiciens du stylo.

Plus on est de fous, plus on rit : destiné à un public très large, l’exercice se décline à l’envie, les auteurs s’amusent bien , et nous aussi : Roba (Boule et Bill), Peyo (Les Schtroumpfs), Franquin (Gaston, Spirou) et Morris (Lucky Luke) nous offrent ainsi un magnifique cadavre exquis en se piégeant les uns les autres au fur et à mesure que le dessin progresse. C’est mignon comme tout, et si ca n’a pas donné à des générations entières de gamins l’envie de tâter du crayon je ne m’y connais pas.

C’est magique : ronds, traits, points, et le monde s’anime ; chaque épisode est une leçon de dessin, où l’on peut glaner quelques trucs sur lesquels les dessinateurs en herbe s’arrachent les cheveux : les proportions, les ombres, les trous, les fenêtres, les reflets, le mouvement, les plis des vêtements, et les pieds bon sang ! Vous savez dessiner un pied réaliste, vous ? Eux oui, en deux coups de cuillère à pot. Recopie, apprends. Le commentaire malicieux encourage le jeune téléspectateur :  « Regardez l’expression du visage de Franquin… maintenant celle de son personnage ; c’est la même… » Regardez-vous, copiez votre main, votre chat, votre soeur, regardez le monde, imaginez l’impossible déborder sur le réel. Et si des messieurs sérieux aux dégaines de profs le font de si bon coeur, vous le pouvez également. Fabulez, que diable !

Certains épisodes atteignent une dimension proprement épique, et ce ne sont plus des p’tits mickeys mais de véritables fresques gravées avec hargne qui surgissent sur le papier. Dernier morceau choisi, ce titanesque battle à quatre mains (Druillet, Forest, Franquin, Gigi) :

Instant merveilleux et orgiaque de création pure sur le thème de l‘Invasion. On se place, on s’observe, on tâte et on goûte le terrain. Petits accrochages, escarmouches, encrages et pattes de mouche laissent petit a petit place à une joute d’une toute autre ampleur : la tension monte, les armées grondent, c’est l’escalade de la violence, une danse macabre, frénésie barbare, Apocalypse Now. Quatre auteurs en transe berserk se répandant sur le papier, on en prend plein la gueule, c’est La Guerre des Mondes sous nos yeux, fourmillant de détails qui font maudire la faible qualité de l’image d’époque, et puis l’orage passe, on respire, et lorsqu’ils se retirent finalement, vidés mais heureux, se grillant la tige du vainqueur ou de l’amant satisfait, nous voila exsangues, les yeux bouillonnants, l’imaginaire à vif, et des envies de gribouillage comme des fourmis dans les doigts.

Ca fait 40 balais, mais merci messieurs pour ces petits moments précieux. »

R.I.P Gir.

Texte : John Malback

Vous pouvez retrouver sur cette page les liens vers les émissions de Tac au Tac disponibles sur le site de l’INA

Les connoisseurs se délecteront du Tac au Tac revu et corrigé par Saint Gotlib :

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Note de Gwen : Parle sans crainte, mon fils
  2. Note de Gwen : dont j’avais un peu causé à l’occasion de l’article sur L’Oeil du Cyclone. Une émission avait été dédiée au service de la recherche mais, malheureusement, suite à la fermeture de la Caverne des Introuvables, celui-ci n’est plus visible. Monde de merde
  3. Note de Gwen : Bloup ! Blip ! Glonk ! Blok !
  4. Note de Gwen : Et doit coûter 2,50 € en matériel
  5. Note de Gwen : en particulier avec Fluide Glacial et, un peu plus tard, Métal Hurlant