Va et regarde : Et n’en ressors pas indemne

juillet 18th, 201210:16 @

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Va et regarde : Et n’en ressors pas indemne

Un petit article pour une énorme claque cinématographique. Retitré Requiem pour un massacre dans notre contrée, Idi i smotri (Va et regarde) d’Elem Klimov 1 fait partie de ces expériences rares, qui vous laissent abasourdi plusieurs minutes après la fin du générique. Et vous grave des images à jamais dans la tête. En nous plongeant durant plus de deux heures aux cotés de Florya, gamin naïf qui rêve de lutter aux côtés des partisans russes, le réalisateur nous invite à ressentir l’horreur de la guerre. Et plus particulièrement l’un des épisodes peu connus de la Seconde Guerre mondiale : la Shoah par balles. Eprouvant mais indispensable.

1943. Les troupes allemandes, après avoir subi un premier revers à Stalingrad en décembre 1942, sont définitivement stoppées en aout à Koursk. L’armée russe a beau être saignée à blanc depuis 1941, la Wehrmacht doit se replier. Et celle-ci organise une impitoyable politique de la terre brûlée. C’est dans ce contexte que le jeune Florya, malgré les supplications de sa mère, décide de rejoindre les partisans russes nanti de son sésame : un fusil déterré sur un champ de bataille.

Un rêve vite douché en raison de son inexpérience au combat, qui l’oblige à rester à l’arrière lors d’une offensive russe. Au coeur de la forêt, il fait cependant la rencontre de Glasha, jeune femme pleine de vie. Premiers troubles pour Florya dans son engagement, renforcés par le bombardement de leur base arrière qui les laisse seuls en pleine nature. Le couple improvisé décide alors de retourner au village de Florya. Le début d’un voyage en enfer qui les changera à jamais.

Votre serviteur ne poussera pas plus loin la description, au risque d’atténuer en partie la force d’une première vision. Mais il se doit de souligner le talent d’Elem Klimov. Déroutant dans ses premières minutes par le comique des scènes avec le jeune ami de Florya ou chez les partisans russes, le film nous happe par la justesse de son approche humaine. Toujours au plus près de ses sujets par son utilisation de la steadycam, de la vue subjective ou des gros plans fixes, Klimov nous retourne émotionnellement. Fasciné par la beauté et l’onirisme des séquences en forêt entre Glasha et Florya, le spectateur noue avec eux un lien indéfectible, quitte à devoir contempler l’abysse. Un abysse fait de boue et de sang.

Mais pas question ici de le regarder de loin. Klimov vous plonge la tête la première dedans. Une immersion renforcée par ses acteurs, tous amateurs 2, et d’une grande justesse, pour qui le tournage fut des plus éprouvants 3. Et un travail impressionnant sur le son (en particulier la séquence du marais dignes du drone metal)  qui rappelle celui sur Massacre à la tronconneuse par sa capacité à mettre la sensibilité du spectateur à vif.

Injustement méconnu 4 Idi i smotri ne vous divertira pas. Mais il vous retournera comme peu de films peuvent le faire.

Pour aller plus loin
Pour ceux (mais pas seulement) qui seraient surpris par cette équipée nazie, je vous renvoie à cette page de Wikipedia ou cet article de l’Encyclopédie multimédia de la Shoah.

Si l’épisode narré dans Idi i smotri se concentre, politique oblige 5, sur les persécutions sur la population russe par le 15e Einsatzkommando, il fait partie d’un plus grand ensemble. Ce que l’on nomme la Shoah par balle. Débutée en 1939 en Pologne, elle constitue la première étape de la Solution finale, avant le passage au fonctionnement industriel. Visant au départ Juifs, Tsiganes ou handicapés, elle s’attaquera ensuite, à partir de l’invasion allemande, en 1941, aux populations russes, aux partisans et aux cadres soviétiques.

Ces missions d’extermination furent confiées aux Einsatzgruppen (« groupes d’intervention ») qui suivaient l’avancée des troupes. Pas assez « efficaces » (Edit : et couteuses), elles seront donc remplacées par les camps de la mort à partir de 1941-1942.

A ce sujet, je vous recommande Einsatzgruppen : Les commandos de la mort, un documentaire de Michael Prazan, diffusé en 2009 sur France 2 et disponible en DVD (ou visible ici). A consulter en ligne, le rapport Jäger sur le massacre de plus de 130000 personnes, en majorité juifs.

Même si ce livre ne concerne pas directement les einsatzgruppen, je vous conseille enfin de lire Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne. L’historien Christopher Browning se penche sur le quotidien de réservistes aux travers de leurs archives. Indispensable pour tenter de comprendre les mécanismes d’acceptation de l’horreur.

Requiem pour un massacre / Idi i smotri / Va et regarde, d’Elem Klimov. DVD français disponible chez l’éditeur Potemkine.
Texte : Gwendal (et un grand merci à Stoner pour m’avoir fait découvrir ce film)

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. basé sur la nouvelle d’Ales Adamovitch, le Récit de Khatyn. Le titre Va et regarde est une référence à un passage de l’Apocalypse selon Saint jean
  2. certains d’entre eux sont des survivants de cette histoire
  3. Les balles et obus utilisés ne sont pas à blanc. L’acteur principal, Alexey Kravchenko, a failli se noyer dans la scène du marais et a fait, sur le conseil du réalisateur, des séquences d’hypnose pour éviter de trop grands traumatismes.
  4. Je ne suis heureusement pas le premier à en avoir parlé, aussi je vous conseille cette chronique (en anglais) sur Fright.com et celles (en français) de Danielle Chou sur Film de culte, de Romain Le Vern sur Excessif.com et de Jérémie Marchetti sur Horreur.com. Regardez quand même le film avant, les chroniques dévoilant pas mal d’élements de l’intrigue.
  5. Empêché de tourner son film pendant 7 ans, Elem Klimov pourra enfin sortir son film en 1985, à la faveur de la Glasnost, et à l’occasion des 40 ans de la victoire russe. Il recevra le Grand prix du festival de Moscou.