Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (1/4)

avril 19th, 201310:30 @

15


Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (1/4)

Timothy Leary. Un nom qui ne dit pas grand chose pour la plupart des gens en France. Ce psychologue de formation est pourtant un personnage incontournable de la contre-culture aux Etats-Unis, où il fut appelé le « Gourou du LSD ». Un surnom original qui occulte pourtant, par sa référence si sulfureuse à la drogue, une vie passionnante, traversée par la Beat Generation, le psychédélisme, les mouvements contestataires ou la cyberculture. “Le Forrest Gump de la contre-culture, en version géniale au lieu d’être attardée : un type qui était partout où il fallait, quand il le fallait, qui sentait le courant avant les autres”, comme le résume avec talent mon confrère Patrick, d’Axolot, autre fan de Leary. Se pencher sur sa vie c’est en effet aborder la contre-culture dans son ensemble. Tant du point géographique qu’historique. « Du Tao à Internet », rien que ça. D’où un engrenage dangereux pour le passionné : celui d’être submergé par les concepts et les personnalités. Mais comme votre serviteur aime les missions suicide, voici que je m’attelle à la première partie de l’univers de Timothy Leary, avec une courte présentation du monsieur, histoire d’y voir plus clair. Let’s take a trip !

Note aux lecteurs : Plutôt que faire une biographie exhaustive, il est, à mon sens, plus intéressant de replacer Timothy Leary dans le paysage des idées. J’aborderai donc, dans cet article en quatre cinq parties, le personnage via ses influences, les autres défricheurs qu’il a cotoyé et enfin son héritage toujours vivace, dont le plus récent pourrait très bien être Julian Assange et Wikileaks. Une approche éclatée, d’un domaine de savoir à un autre, qui permettra de mieux saisir son bouillonnement cérébral.

Cependant, comme tout bon journaliste, dont l’ignorance est aussi grande que la curiosité, je donnerai surtout des pistes. Vous parler de mécanique quantique ou de philosophie présocratique risque en effet d’être rapidement au dessus de mes capacités intellectuelles. Ensuite, à chacun, je l’espère, d’aller plus loin en fonction de ses compétences et affinités :)

Cela étant dit, retracer brièvement sa vie n’est pas inutile, tant le fossé de reconnaissance de Timothy Leary est grand entre les Etats-Unis et la France 1. Je m’y colle donc, histoire de remettre tout le monde à niveau avant la prochaine leçon psychédélique.

Timothy Leary, en 1937, avant son entrée à West Point. Un enfant déjà particulièrement actif vu le nombre de ses centres d’intérêt.

Né en 1920 dans le Massachussets, au sein d’une famille catholique irlandaise, Timothy Leary suit une scolarité à la prestigieuse académie militaire de West Point, dans l’Etat de New York 2. Suivant ici la carrière de son père, instructeur au sein de l’école. Une formation stricte qui donnera lieu à l’un de ses (nombreux) accrochages avec l’ordre établi. Suite à une crise de “flemmingite” le clouant au lit, le Cadet Honor Committee (sorte de conseil de discipline) le juge coupable de violation du code d’honneur. Il devra rester à l’écart des autres élèves, sans pouvoir leur parler. C’est à ce moment qu’il se liera d’amitié avec un autre paria : le premier élève noir de West Point.

Timothy Leary va poursuivre ensuite des études de psychologie à l’université d’Alabama (Bachelor’s Degree), suivi d’un Master Degree dans l’université de l’Etat de Washington, puis un Ph D (doctorat, grosso modo) qu’il décrochera, en 1950, à la renommée académie de Berkeley en Californie.

Tout va pour le mieux pour lui au niveau professionnel mais, en 1955, sa femme, Marianne Busch, se suicide. Conséquence ou non, l’idée d’une vie conforme/conformiste s’est envolée. En 1957, l’ethnologue Robert Gordon Wasson publie un article sur l’utilisation de la psilocybine (présente dans les champignons hallucinogènes par exemple) dans les rites Mazatec au Mexique. Egalement informé de cette découverte par l’un de ses collègues de travail, Anthony Russo, Leary se rend avec lui au Mexique en 1960.

Cette expérience psychédélique le bouleverse.Il a plus appris sur le cerveau et ses possibilités… (et) plus sur la psychologie pendant les cinq heures qui suivirent l’ingestion de ces champignons que… pendant ses 15 années d’études et de recherche en psychologie”, explique Ram Dass, alias Richard Alpert.

Timothy Leary et Richard Alpert, à l’époque du Harvard Psilocybin Project.

C’est avec lui que Timothy Leary lance la même année le Harvard Psilocybin Project, consacré à l’étude de cette substance et ses effets sur l’esprit. Projet qui sera suivi, en 1961, d’un programme avec les prisonniers de la prison Concord, mixant thérapie et ingestion de psylocibine, afin de faire baisser les taux de récidive. Puis de l’expérience à la chapelle Marsh, en 1962, à Boston, où des élèves croyants expérimentèrent des moments de grâce lors d’une cérémonie religieuse, après ingestion de psilocybine.

Si les résultats sont prometteurs et passionnants, le trafic engendré par le commerce de ces substances et l’esprit anti establishment qui sous tend ces recherches (Leary cherche à libérer les patients de leur docteur) ne sont pas du goût des autorités. En 1963, Richard Alpert et Timothy Leary sont renvoyés d’Harvard suite à des plaintes d’élèves ayant participé à leurs études. 3

Avec l’aide financière de Peggy, Billy et Tommy Hitchcok, héritiers d’Andrew William Mellon, Leary et Alpert se rendent alors à Millbrook, près de New York, pour continuer leurs expériences. C’est à cette époque que Leary découvre le LSD et ajoute cette substance à ses expérimentations.

Timothy Leary en compagnie de Ralph Metzner devant sa résidence à Milbrooks. Ils écriront ensemble, en 1964, le livre l’Expérience psychédélique, qui aura une grande influene sur les hippies.

Une parenthèse enchantée qui ne durera pas. Avec sa médiatisation, le sujet de travail de Leary ainsi que ses contacts de plus en plus proches avec les mouvements contestataires (hippies, révolutionnaires, membres du mouvements des droits civiques, opposants à la guerre au Vietnam, artistes, intellectuels) dérange encore plus les autorités. Millbrooks reçoit des raids réguliers du FBI, à la recherche de LSD. Et, en 1965, lors d’un voyage au Mexique avec sa fille, Timothy Leary est condamné à 30 ans de prison pour possession d’une petite quantité de marijuana. Le jugement sera déclaré inconstitutionnel en 1969 mais la pression est là, avec l’interdiction, en 1966, du LSD.

Le coup d’arrêt aux expériences psychédéliques se fera en 1970. Leary est, à nouveau, condamné pour possession de marijuana à 10 ans de prison 4. S’en suit une évasion rocambolesque, avec fuite en Algérie, chez le gouvernement en exil du Black Panther Party, puis la Suisse et enfin l’Afghanistan. Où Leary sera finalement arrêté, en 1973, par la DEA.

Après trois ans derrière les barreaux, Leary fait profil bas sur les drogues, même s’il continue d’en consommer. Il devient alors un ardent défenseur de la colonisation spatiale, nouvelle étape selon lui de l’évolution humaine. Et c’est l’un des premiers à apercevoir, dès les années 70, les changements considérables que vont apporter l’informatique et Internet, à la fois “cerveau de secours” et interface pour mettre en relation des individus, en s’affranchissant des autorités et des contraintes géographiques. Nous le verrons dans une prochaine partie mais Leary peut se targuer d’une influence réelle sur la cyberculture, des ordinateurs Apple à Matrix.

Le 21 avril 1997, un peu moins d’un an après sa mort, les cendres de Timothy Leary sont envoyées dans l’espace à l’aide d’une fusée Pegasus. Et Leary de redevenir poussière d’étoile.

En 1995, un cancer inopérable de la prostate lui est diagnostiqué. Jusqu’à son décès en mai 1996, il se consacrera à l’ultime sujet de curiosité : la mort. Il publiera ainsi le livre Design for Dying et, grâce à l’aide de ses amis, sera encore l’un des premiers à investir Internet avec son site personnel. Où les dernières heures de sa vie seront archivées. Après avoir envisagé la cryogénisation de sa tête, façon Futurama, il rendra son dernier souffle dans son lit, près des siens, avant que ses cendres ne soient envoyées dans l’espace. Ses derniers mots, répétés sur des tons différents (interrogation, affirmation, enthousiasme) furent : “Pourquoi pas

Envie de savoir plus ? J’espère que votre réponse sera également “pourquoi pas”. Si c’est le cas, rendez-vous bientôt pour une deuxième partie consacrée aux influences de Timothy Leary, de l’Hermès Trismégiste à Aldous Huxley. Rien que ça !

Pour aller plus loin

En attendant, voici deux vidéos, afin de réviser et d’approfondir d’ici là :
Un très bon documentaire (50mn) de la BBC daté de 2000 et un autre, plus court (15mn), de 1996, par la chaine australienne ABC

A lire également :
Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (2/4)
Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (3/4)
– Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (4/4)
– Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (5/4)

En vous remerciant
Texte, illustration : Gwendal

Sources des photos : respectivement Matrix Masters, le livre Be Here Now sur Etsy, et Wikipedia

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Sorti de la page Wikipedia c’est un peu le désert au niveau des sources francophones
  2. Une photo de lui à l’époque à voir ici et qui me rappelle furieusement Ian MacKaye :)
  3. A propos du Harvard Psylocibin Project, vous pouvez lire sur Psychedelic Library, l’article de Andrew T Weil, daté de 1963
  4. A l’image d’un autre opposant, plus politique : John Sinclair, manager du groupe de rock-garage MC5