Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (2/4)

mai 3rd, 201311:12 @

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Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (2/4)

Deuxième partie de ce guide consacré à l’univers psychédélique de Timothy Leary. Après avoir présenté rapidement le bonhomme la dernière fois, tentons ici de replacer cet iconoclaste dans l’histoire des idées. Tâche ardue que celle ci car ses influences sont nombreuses (du culte égyptien d’Isis au psychologue Carl Jung en passant par la philosophie orientale) et complexes. Point question ici de vous faire une présentation détaillée de chacune des influences de Timothy Leary mais cela devrait, j’espère, vous donner une image un peu plus fidèle que celle de simple prédicateur du LSD qui l’a rendu célèbre. Plongée dans l’espace et le temps.

L’introspection

– La philosophie
Deux philosophes grecs reviennent souvent à propos de Timothy Leary, dont il n’hésite pas à souligner sa filiation : Pythagore et Socrate.

L’influence de Pythagore s’explique, outre un apport essentiel aux mathématiques et à la géométrie, par sa volonté de comprendre le monde au travers de ce prisme : “Tout est nombre”. Un postulat qui se confirmera, entre autres, par le langage binaire en informatique et qui fascinera Leary. Autre point de contact, la réfutation d’un monde figé : “Rien dans le monde entier n’est permanent. Tout continue d’avancer, d’évoluer. Toute les choses contiennent une nature changeante1. Une approche qui fait écho au taoisme, autre influence de Leary, que nous aborderons plus loin.

Aussi importante est la dimension spirituelle véhiculée par Pythagore et ses disciples. Influencé par l’orphisme ou le culte d’Isis 2 lors de ses voyages en Egypte ou à Babylone, il fut l’un des premiers penseurs grecs pour qui la philosophie n’était pas seulement une manière de penser mais également de vivre. Simplicité et critique de soi étaient les règles de sa confrérie, qui croyait dans l’immortalité de l’âme. A la fois son  véhicule et sa prison, le corps n’était qu’une étape transitoire avant une réincarnation dans une nouvelle forme de vie, animale ou humaine, en fonction de ses actes.

J’y reviendrai dans la deuxième partie de cet article mais cet ensemble de règles de vie, compréhensible seulement par les initiés, sera l’une des bases de l’hermétisme et sa (très) nombreuse descendance.

A lire : un article sur L’encylopédie de l’Agora, qui revient notamment sur sa conception de la musique, dont je vous avais parlé dans le dernier Mème pas mal, et un article-tableau de Gérard Vuillemin qui montre bien les nombreux apports de Pythagore.

Passons plutôt à l’autre grande influence, Socrate, et laissons Leary causer : “Il y a 3000 ans, des personnes à Athènes, en Grèce, ont développé une nouvelle philosophie, la religion de l’humanité que l’on appelera humanisme. Socrate a expliqué que le but de la vie humaine était de se connaitre soi même (“gnothi seauton” en grec). Créer et concevez votre propre ordre à partir du chaos. Socrate ne nous donna pas de commandement. Il ne donna pas d’ordres. Il posait des questions. Il a encouragé ses amis à spéculer, concevoir, créer, faire interagir leurs propres versions de la réalité. Socrate a expliqué que la philosophie devait se faire en petits groupes, en posant des questions, en apprenant de chacun, en changeant son esprit, en progressant ensemble, en pensant ensemble. Les chefs religieux ont dit alors à Socrate : “Vous ne pouvez pas dire cela. Ce sont les dieux qui contrôlent le monde. Qui êtes vous pour dire que vous avez une individualité ? Comment pouvez vous oser chercher la connaissance ? Ce sont les dieux qui en décident. Sacrifiez aux dieux, obéissez leur. Et Socrate de répondre “Non, regardez en vous”. Pour cela il devra boire la ciguë, car il a osé dire aux gens : “Pensez par vous même. Questionnez l’autorité”.

A regarder (si vous n’êtes pas épileptique) : la vidéo How to Operate Your Brain, d’où est tiré cet extrait :

– Psychologie
Cette connaissance de soi et l’importance de l’individu seront une constante dans l’approche de Leary quant à sa discipline première : la psychologie. Il revendiquera l’apport de trois psychologues ou psychanalystes, Carl Jung, Harry Stack Sullivan et Carl Rogers, qui se sont éloignés de l’approche, jugée trop rigide, enseignée par Freud.

Le plus connu des trois est sans doute Carl Jung, qui sera à l’origine de la psychologie analytique, que l’on pourrait résumer, de facon très superficielle, par la recherche de l’individuation. Une découverte de soi qui passe par la prise en compte et la compréhension de nos contradictions et conflits intérieurs. Timothy Leary suivra ainsi une psychanalyse en Californie, peu avant l’explosion du mouvement hippie, avec l’analyste jungien Joseph Henderson. Mais le lien le plus évident se trouve dès l’introduction du livre L’expérience psychédélique, qu’il rédigera avec Ralph Metzner et Richard Alpert.

Ce livre qui fera connaitre Timothy Leary auprès du grand public débute par une dédicace à l’intention de Carl Jung et William James, fondateur de la psychologie aux Etats Unis : “Tous deux ont su éviter les chemins étroit du comportementalisme et de l’empirisme. Tous se sont battus pour faire de l’expérience et de la conscience des champs de recherche scientifique. Tous deux sont restés ouverts à l’avancée des théories scientifiques et ont refusé de se fermer à l’apport de l’enseignement oriental.


Les travaux du médecin et neurobiologiste Henri Laborit, utilisés dans le très bon film d’Alain Resnais Mon oncle d’Amérique : un exemple de l’apport de la science, ici la recherche sur le cerveau, dans la compréhension du comportement humain.

Cette influence de Jung se manifestera dans les travaux de Leary dans les années 50. Il s’oppose ainsi à l’autorité du docteur ou du psychanalyste dans le traitement du patient. Que cela soit dans le diagnostic “imposé” ou la prescription de tranquilisants (Valium et Thorazine) qui fait fureur à l’époque. Et Leary de préconiser, comme Harry Stack Sullivan, une approche empathique, où le patient devient acteur de son traitement (Une autre version du Do It Yourself” punk en quelque sorte). Cette psychologie humaniste, comme il l’appelle, sera ainsi à l’origine de la thérapie de groupe, popularisée par les Alcooliques anonymes.

Cependant, si son travail sera reconnu par ses confrères (notamment son livre Interpersonal Diagnosis of Personality qui sera salué par l’Annual Review of Psychology en 1957) et utilisé dans plusieurs centaines de cliniques aux Etats-Unis, je vous recommande la prudence dans ce domaine, cette approche étant sujette à critiques. Et c’est encore plus le cas concernant son successeur, la psychologie transpersonnelle, popularisée par Timothy Leary, Stanislav Grof et l’Institut Esalen, et qui sera l’une des bases du mouvement New Age. Enfin, vous êtes grands :)

A regarder : un documentaire en anglais, en deux parties, sur Carl Jung

La connaissance du monde extérieur :

– L’hermétisme
S’il fallait un mot pour définir Leary, “curiosité” serait le plus adapté. Cette soif de connaissance l’a amené, comme expliqué plus haut, à se tourner vers lui-même. Mais toute aussi forte est sa volonté de comprendre le monde extérieur.

Comme je l’aborderai dans un article consacré à ses héritiers, ceci se manifestera par son intérêt constant pour les découvertes scientifiques. Cependant la magie et l’ésotérisme sont autant de moyens pour lui d’accéder à cette compréhension du monde. Ce qui le fera passer, pour nombre d’entre nous, pour un illuminé est pourtant d’une logique historique indéniable. Timothy Leary se rattache en effet à deux courants de pensée : l’hermétisme et le gnosticisme.

Pour la faire courte, car le sujet est des plus vaste, il s’agit de connaitre 3 le monde, d’en dévoiler ses secrets. Secrets qui ne seront accessibles que par l’initiation. Le lien avec Pythagore est encore présent mais soulignons également l’importance mythologique d’Hermès, chez les Grecs, ou Thot, chez les Egyptiens, divinités protectrices de tous ceux qui prennent le chemin de la connaissance.

A lire : un article très intéressant de l’historien Bernard Joly, La rationalité de l’hermétisme, à propos notamment du personnage mythique d’Hermès Trismégiste, fusion de Thot et Hermès, qui deviendra également le “dieu des alchimistes” au Moyen Age et à la Renaissance, via la Table d’émeraude, texte lui étant attribué.

– L’hérétisme

Première partie d’un documentaire diffusé sur Arte consacré à Giordano Bruno (la suite à voir sur Dailymotion)

A cette recherche de connaissance s’ajoute également une dimension hérétique. Chercher à comprendre, c’est interroger, se demander pourquoi. Ce qui contient, en germe, la contestation d’un ordre préétabli. Celui qui cherche devient alors une menace et doit être puni. Lucifer, Prométhée ou, plus historiques, Socrate, Nicolas Copernic et Giordano Bruno : les exemples sont légion.

Et comme il l’explique lui même, dans le texte L’éternelle philosophie du chaos : “La première loi de chaque système basé sur la loi et l’ordre et de dénigrer-diaboliser les dangereux concepts du Soi (self), des buts individuels et de la connaissance personnelle. Penser par soi même est hérétique, c’est une traitrise, un blasphème. Seuls les démons et Satan le font. Les règles sont simples et logiques. Vous obéissez passivement. Vous priez. Vous vous sacrifiez. Vous travaillez. Vous croyez

« Toute ressemblance avec Invasion Los Angeles, alias They Live, de John Carpenter n’est pas forcément fortuite. »

Et Leary de se revendiquer de cet héritage, en se présentant comme le successeur direct du célèbre écrivain et maitre de l’occulte Aleister Crowley. L’autobiographie de Leary, Confessions of a Hope Fiend, renvoie ainsi par exemple à l’autobiographie de Crowley, Diary of a Drug Fiend. S’attaquer à Crowley est une tâche trop immense pour m’y atteler ici mais, même s’il est moins connu en France, son influence fut énorme dans la culture contemporaine, en particulier la musique 4 mais aussi la scientologie de Ron Hubbard…

Par l’utilisation de diverses drogues 5 pour atteindre des états de conscience modifiés, Crowley sera ainsi l’une des grandes sources d’inspiration de Leary quant à l’usage de la psilocybine ou du LSD. Il en sera de même pour “Think for yourself. Question Authority” (Pense par toi même. Questionne l’autorité) qui renvoie directement à l’une des maximes de Crowley, “Do as thou wilt so mete it be” ‘(Fais ce que tu veux, quoi qu’on en pense”) 6

A lire : sur les liens entre Leary et Crowley, je vous conseille de lire un article de John Higgs, auteur de I Have America Surrounded : The Life of Timothy Leary, publié dans le numéro 4 de Sub Rosa Magazine

Go East : l’apport des philosophies orientales

Terminons par l’autre grande influence de Timothy Leary : les philosophies orientales. Si les liens entre l’Orient et l’Occident, grâce entre autres à Avicenne, Averroès ou Ibn Khaldun, sont déja anciens, l’intéret pour les philosophies orientales est beaucoup plus récent. C’est à partir du début du XIXe siècle que les textes philosophiques et religieux indous, bouddhistes ou taoistes vont être accessibles aux Occidentaux. Ils inspirent notamment, en philosophie, les écrits de Schopenhauer ou Nietzsche.

Je tenais à mentionner vite fait, à titre d’exemple, le cas d’Helena Blavatsky. Née en Russie en 1831, elle partira, à l’âge de 17 ans, et durant plus de 20 ans, dans une série de voyages en Asie, en Inde et au Tibet notamment. Avec l’exploratrice Alexandra David Néel, elle sera ainsi l’une des premières femmes à entrer au Tibet. Le reste de sa carrière est en revanche plus douteux, celle-ci devenant l’objet d’un culte grâce à des “dons paranormaux” et ses écrits seront, avec sa croyance dans le mythe de la race aryenne, une des inspirations du mysticisme nazi. Avancez donc avec prudence sur ce chemin mais son importance pour la diffusion de la culture orientale, en particulier aux Etats-Unis, est indéniable.


Le mysticisme nazi, une source d’inspiration intarrissable, d’Indiana Jones à Hellboy. (Désolé, j’ai pas mieux de dispo en qualité :/)

Autre personne importante quand on parle de philosophie orientale, mais cette fois beaucoup plus connue : Aldous Huxley 7, l’auteur du Meilleur des mondes. Initié à l’hindouisme à la fin des années 1930, il aidera à populariser lui aussi la culture orientale avec La philosophie éternelle et surtout Les portes de la perception. Proche de Leary (il participera à l’occasion à ses expériences à Harvard et Milbrook), Huxley sera également l’un des influences de Leary, avec Crowley, qui le mènera vers l’utilisation de drogues pour modifier son niveau de conscience.


Les portes de la perception d’Aldous Huxley, inspiration pour le nom du groupe de Jim Morrisson. L’expression « Portes de la perception » étant elle-même empruntée par Huxley au poète William Blake (If the doors of perception were cleansed everything would appear to man as it is, infinite).

A lire : un texte, en anglais, de Timothy Leary et Erich Gullichsen, à propos d’Aldous Huxley et Herman Hesse, autre connaisseur de la culture orientale dont nous avions parlé dans le dernier Mème pas mal.

Ces références à la philosophie orientale seront ainsi nombreuses chez Timothy Leary. Le plus connu sera The Psychedelic Experience, sous titré A Manual Based on the Tibetan Book of the Dead 8. Mais il empruntera également au Tao comme il l’explique dans son texte L’éternelle philosophie du chaos, “ Les taoïstes chinois ont enseigné certaines techniques visant à aller dans le sens des flux ; ne pas se cramponner aux idées-structure, mais changer, et évoluer. S’il y avait un message : restons zen, et ne paniquons pas. Le chaos est bon. Les possibilités qu’il peut créer sont infinies.” A noter enfin le I Ching, et son système de divination dont s’inspirera Leary, avec l’aide de Robert Anton Wilson 9, pour créer son modèle des huits niveaux de conscience.

A lire : le texte de Timothy Leary L’éternelle philosophie du Chaos et celui de Robert Anton Wilson,  en anglais, présentant les huit niveaux de conscience.

Sur ce, je vous laisse vous amuser avec tout ca. Et rendez vous pour une troisième partie consacrée à ses compagnons de route. Cheveux longs et fumée d’encens au programme !

En vous remerciant

A lire également :
Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (1/4)
Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (3/4)

Texte, dessin : Gwendal

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. Phrase attribuée à Pythagore par Ovide dans Les Métamorphoses
  2. Auxquels le christianisme empruntera nombre d’éléments, comme la trinité ou le culte de Marie, calqué sur celui d’Isis
  3. gnosis, la connaissance en grec
  4. Black Sabbath, Led Zeppelin, Tool, Marylin Manson, Ministry et j’en passe
  5. Opium, hashish, cocaine, mescaline, emphetamines, heroine. On savait vivre à l’époque :)
  6. Une phrase elle même largement inspirée du Gargantua de Rabelais avec le “Fais ce que voudra” à l’entrée de l’abbaye de Thélème. Thélème qui sera d’ailleurs le nom de la communauté que Crowley fondera en Sicile dans les années 20.
  7. Dont les liens avec Aleister Crawley sont également forts. Selon la légende, Huxley aurait été initié aux drogues par Crawley lors d’une rencontre dans les années 30. Et ce dernier s’est intéressé en profondeur à la philosophie orientale
  8. Sur lequel est également basé le film Enter the Void de Gaspar Noé
  9. Créateur du discordianisme, religion délirante basée sur le chaos, sur lequel je reviendrai un peu dans la prochaine partie