Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (3/4)

mai 22nd, 201311:00 @

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Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (3/4)

Beatnik, hippie, psychédélisme : cette troisième partie du guide consacré à Timothy Leary est, probablement, celle qui parlera au plus grand nombre, tant nos mémoires sont pleines de ces images. Après vous avoir brossé une bio express et m’être attardé sur ses influences, il est temps en effet de parler de son heure de gloire, à savoir les années 50-60. A la fois pionnier de l’exploration du cerveau, passeur dans le domaine artistique, icône pop puis victime sacrificielle, le personnage de Timothy Leary permet de brosser la naissance de la contre-culture aux Etats-Unis. Alors suivez la vague !

Un extrait du concert d’Hendrix à Maui en 1972 pour le film Rainbow Bridge. Si vous voulez tout savoir sur les connexions entre surf, drogue et psychédélisme, ruez vous sur l’entretien vidéo de Nicholas Schou, sur le blog Dangerous Minds. Vous apprendrez ainsi de quelle manière, pour le moins originale, fut financé le film de surf culte de Bruce Brown, The Endless Summer.

Les explorateurs de la conscience

Les débuts du LSD : une affaire de blouses blanches…

Etendre sa connaissance du monde : une démarche qui ne date pas d’hier comme nous l’avons vu. Cependant Timothy Leary a la chance de débuter sa carrière de psychologue à une période particulière, celle de l’après guerre. Derrière la façade lisse de l’American Way of Life, scientifiques et artistes sont en effet en pleine exploration de l’un derniers continents : notre cerveau.

Pour ne pas trop dévier, je passe sur la liste des avancées scientifiques qui permettront cette exploration (comme le microscope électronique) mais soulignons un point : l’émergence à l’époque de disciplines comme la cybernétique ou les neurosciences qui prônent l’interdisciplinarité (mathématiques, logique, physique, anatomie, génétique, psychologie, économie, etc). Ou comment une découverte d’un domaine peut apporter une connaissance accrue dans une autre discipline.

Et quel meilleur exemple que la découverte du LSD par Albert Hofmann ? D’abord sujet de recherche de l’armée américaine avec le projet MK-ULTRA (afin d’en faire une arme incapacitante) au début des années 50, le LSD est utilisé peu après dans les milieux psychiatriques et en psychologie, notamment dans le traitement de la schizophrénie. Il fait l’objet de nombreuses études, livres ou conférences. Et, entre 1950 et son interdiction 15 ans plus tard, on estime le nombre de patients traités au LSD à plus de 40.000. Dont certains ont pour nom Carry Grant ou Esther Williams, vedettes d’Hollywood.

Parmi ces promoteurs thérapeutiques du LSD, Alfred Matthew Hubbard est l’un des plus intrigants. Ancien agent des services secrets américains pendant la Seconde Guerre mondiale, il va convertir nombre de personnes aux vertus du LSD, dont le plus connu n’est autre qu’Aldous Huxley, dont nous avions parlé dans notre deuxième partie. C’est également lui qui débarquera en 1963, vêtu d’un uniforme paramilitaire et d’un revolver (!) dans le bureau d’un petit professeur de Harvard, qui s’intéressait jusqu’ici à la psilocybine : Timothy Leary.

Pour aller plus loin :
– Deux articles très intéressants sur Albert Hofmann et, plus généralement, l’histoire du LSD : celui de Marc-André Miserez sur Swiss Info et un autre, passionnant, sur le blog de Frederic Joignot.

– Concernant Alfred Hubbard, vous pouvez lire cet article, en anglais, de Todd Brendan Fahey.

– Et je vous conseille également cet article de Psychology Today sur le docteur Oscar Janiger, autre promoteur du LSD, qu’il experimentera sur plus de 9000 personnes.

– Enfin, sur la mode du LSD chez les vedettes d’Hollywood, un article de Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir.

… qui devient une affaire d’artistes

Howl d’Allen Ginsberg en 1956, Sur la route de Jack Kerouac en 1957, Le Festin nu de William Burroughs en 1959 : une période d’effervescence littéraire aux Etats-Unis. Rejetant les valeurs de l’Amérique triomphante, la Beat Generation explore elle aussi, mais avec sa plume, les tréfonds de la conscience.

Le jazz, musique symbole de la Beat Generation. Et parmi les expérimentateurs de substances hallucinogènes, John Coltrane avec son album Om et Charles Mingus, qui effectuera, avec l’aide chimique de Timothy Leary, sa première expérience de composition spontanée.

En 1960, c’est la rencontre cruciale entre Allen Ginsberg, auréolé du succès de son poème Howl, et Timothy Leary. Jusqu’ici “cantonnés” à l’alcool, la marijuana, la morphine ou la benzedrine, Timothy Leary va ouvrir aux auteurs de la Beat Generation les portes du psychédélisme.

Howl, de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, avec James Franco dans le rôle d’Allen Ginsberg. Le film, pas encore sorti en France je crois, revient notamment sur le procès pour obscénité en 1957, suite à la publication de son célèbre poème.

Leary fera ainsi découvrir à Jack Kerouac, en janvier 1961, dans un appartement new-yorkais, les effets de la psilocybine. Dégoûté par l’adaptation de ses oeuvres à Hollywood et la facon dont elles sont déconsidérée, Kerouac a sombré dans l’alcool. En dépit d’une bonne entente avec lui (même goût pour le sport, enfance commune en Nouvelle Angleterre), Leary est marqué par sa grande tristesse, comme il l’explique dans son livre Flashbacks.

Kerouac m’a propulsé dans mon premier “bad trip”. Peut-être était-ce du à la triste atmosphère de ce taudis, si différente des pièces utilisées durant nos sessions. Peut-être était-ce dû à l’excitation de New York, une ville peu adaptée pour la sérénité philosophique. Ou était-ce le catholicisme français de Kerouac empli de mélancolie ? En tout cas j’ai plongé.” Présent durant cette expérience, Ginsberg l’aidera à sortir de son bad trip, mais cela renforcera pour Leary l’importance des préparatifs.

Kerouac, Ginsberg, mais également Burroughs (rencontré à Tanger également en 1961) : pour le petit professeur d’Harvard qu’est Timothy Leary à l’époque, c’est ainsi une ouverture extraordinaire vers la scène intellectuelle et artistique. Et vers la reconnaissance populaire.

Pour aller plus loin :
– Concernant les relations entre Ginsberg et Leary, vous pouvez vous procurer le livre de Peter Conners, White Hand Society – The Psychedelic Partnership of Timothy Leary and Allen Ginsberg. Deux chroniques à propos de ce livre :  une sur Redroom et l’autre sur PsypressUK.

– Vous pouvez également lire sur Village Voice cet article, daté de 1968, d’Allen Ginsberg à propos de Leary ainsi qu’une interview de Timothy Leary, sur Reality Studio, où il revient sur sa rencontre avec William Burroughs (ainsi que sur sur Aleister Crowley !)

Timothy Leary Superstar

Viré d’Harvard en 1963 suite au scandale du Harvard Psilocybin Project, c’est la fin d’une carrière officielle pour Leary. Mais le début du voyage. Fort de ses relations d’amitié avec la Beat Generation et du succès du livre L’expérience psychédélique, co écrit avec Ralph Metzner et Richard Alpert, Timothy Leary devient la coqueluche du monde artistique. Il serait trop long de lister l’ensemble de ces rencontres, mais en voici quelques unes pour vous rendre compte de l’ampleur du phénomène.

John Lennon. Sans conteste le plus important. C’est en 1966, en plein Beatlemania, qu’a lieu la première “rencontre” entre Lennon et Leary. Venu chercher un livre de Nietzsche dans la librairie – galerie d’art Indica à Londres, Lennon tombe sur celui de Leary, L’expérience psychédélique. La suite nous la connaissons : l’album Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band et ses chansons inspirées par le LSD.

Lennon et Leary se rencontreront en 1969 à deux occasions, amplement médiatisées. La première lors du célèbre bed-in de John et Yoko, à Montréal. Accompagné de sa femme, Leary participera ainsi à l’enregistrement de Give Peace a Chance, premier morceau en solo de Lennon. Cette amitié se poursuivra par l’autre fameux morceau Come Together, à l’origine composé pour la campagne de Leary au poste de gouverneur de Californie la même année. Bien heureusement pour son adversaire Ronald Reagan, Leary sera arrêté peu après pour possession de marijuana.

L’enregistrement de Give Peace a Chance. Timothy Leary, assis à côté de Yoko Ono est visible à partir d’1 mn 30.

Mais ses ennuis judiciaires n’empêchent pas Leary d’inspirer les artistes du Flower Power. De la chanson The Seeker, tirée de l’opera-rock Tommy des Who ( I asked the Beatles, I asked Bob Dylan, I asked Timothy Leary) à la comédie musicale Hair et son tube Let the sunshine in (Singing our space songs on a spider web sitar / Life is around you and in you / Answer for Timothy Leary, dearie) en passant par Live and Let live, en 1970, de Jimmy Hendrix, composé également pour la campagne de Leary.

Terminons par le rôle important de Marshall Mac Luhan. Si Ginsberg fut celui qui fera la jonction entre Leary et le milieu artistique, Mac Luhan sera celui qui le fera connaitre au plus grand nombre.

L’auteur de la célèbre phrase “Le medium est le message” convainc Leary de jouer avec les médias de l’époque comme d’une caisse de résonance pour promouvoir sa campagne lysergique. A la campagne de diabolisation du LSD menée par le gouvernement, Leary  répond par une angélisation aussi exagérée. Rien de tel pour mettre de l’huile sur le feu. Et faire grossir la vague.

C’est le célèbre slogan “Tune in, turn on, drop out » (Qu’on pourrait traduire par “Branche toi (sur le monde), accorde toi et détache toi (de l’American Way of Life)” ) qui promeut l’utilisation par le plus grand nombre du LSD. Ou des coups de pubs provocateurs comme l’interview dans Playboy dans laquelle Leary déclare que “le LSD est le plus puissant aphrodisiaque connu par l’homme”.

Pour aller plus loin :
– Deux articles, en français, pour en savoir en peu plus sur Marshall Mac Luhan, un de Louis Cornellier sur Le Devoir et un autre de Serge Proulx, universitaire spécialiste des médias, sur Persee.

Turn on, Tune in, Drop out. Le slogan de Leary créé grâce à l’aide de Marshal Mac Luhan

Une statue déboulonnée

Devenu icône médiatique et culturelle, Leary va cristalliser les contradictions puis les cassures qui vont miner progressivement le large mouvement de contestation américain à la fin des années 60. Richard Nixon ou Charles Manson, se faisant ensuite une joie de sceller, chacun à leur manière, le cercueil de cette révolution fleurie.

Par ses amis

Première en date sera l’éloignement progressif entre Leary et ses amis universitaires et scientifiques. Avec l’arrêt du Harvard Psilocybin Project, et plus encore par la médiatisation de ses expériences psychédélique à Milbrooks et son prosélytisme en faveur du LSD, Leary énerve les autorités. En pleine période de contestation (dont la plus spectaculaire sera la répression d’une manifestation, en 1968, lors de la Convention démocrate), Leary est un agitateur de plus qu’il faut faire taire.


Grass, de Ron Mann, un documentaire consacré à la politique de répression de la drogue (ou « War on drugs« ), en particulier la marijuana, aux Etats-Unis.

La réponse du pouvoir est alors la surveillance de Milbrooks par le FBI ou les arrestations de Leary. Mais, plus important pour la communauté scientifique, c’est l’interdiction de l’usage du LSD en 1966. S’en est fini de son utilisation en psychiatrie ou de la recherche sur ses effets sur le cerveau. Et il faudra attendre plusieurs dizaines d’années pour relancer de tels projets (à l’image de ce que peut faire une association comme la MAPS). De quoi rendre amer certains.

La coupure sera également spirituelle avec ses collègues de travail. Même s’ils resteront amis, des hommes comme Richard Alpert (alias Ram Dass) ou Alan Watts prendront leurs distances avec Leary. Toujours fascinés par l’exploration de la conscience, l’utilisation de la drogue est devenue pour eux secondaire par rapport à la recherche de spiritualité des philosophies orientales.

Pour aller plus loin

– A propos d’Alan Watts, autre figure importante de la contre-culture, cet article en français sur Nouvelles Clés.

– Et à propos de Ralph Metzner, cet article en anglais. Vous pouvez également vous procurer le livre Birth of a psychedelic Culture, de Richard Alpert et Ralph Metzner, qui revient sur cette période.

– Enfin, concernant plus généralement les recherches scientifiques sur le LSD, lisez cet article d’Alexis Madrigal sur Wired.

Par les hippies

 

Photo d’Allen Ginsberg, à l’occasion de la venue des Merry Pranksters à Milbrooks. Timothy Leary au premier plan et Neal Cassady derrière.

Timothy Leary est donc un inconscient pour ses anciens collègues qui, comme Huxley, souhaitent limiter l’usage de LSD à un cercle d’initiés. Mais c’est un enfant de choeur comparé au groupe fondateur du mouvement hippie : les Merry Pranksters (ou Joyeux Lurons en bon français 1).

En 1964, à bord de leur bus immatriculé FURTHR (plus loin) roulant aux substances illicites les plus variées, des personnes comme Ken Kesey (l’auteur de Vol au dessus d’un nid de coucou, basé sur son expérience de cobaye lors du projet MK-ULTRA) ou Neal Cassady (qui inspira à Jack Kerouac le personnage de Dean Moriarty dans Sur la route) décident de sillonner les Etats-Unis. Partis de Palo Alto en Californie, ils feront symboliquement le pont entre Ouest et Est en allant rendre visite à Leary, installé à Milbrooks.

Si l’accueil est chaleureux, Leary se démarque des Merry Pranksters. Deux utilisations du LSD s’affrontent en effet. Pour Leary, tout est affaire de méditation, de mise en condition, afin de s’assurer le meilleur trip possible. Pour Cassady et ses amis c’est le lacher prise total, le fun, la performance artistique qui se manifestera par les soirées Acid Test.


Symbole des soirées Acid test organisées par les Merry Pranksters, le groupe Grateful Dead de Jerry Garcia.

Pour aller plus loin :
– Bien évidemment le livre Acid Test de Tom Wolfe, qui revient en détail sur l’aventure des Merry Pranksters.

– Mais vous pouvez lire ce petit article en anglais et surtout regarder ce documentaire, très émouvant, dans lequel les Merry Pranksters reviennent, 30 ans plus tard, rendre visite à Timothy Leary .

Par les Yippies

Dernière coupure enfin, celle qui laissera le plus de ressentiment : la politique. Devenu entre 1967 et 1970 une icône, ayant tenté de participer à l’élection de gouverneur, Leary se lie logiquement avec certains militants politiques. Parmi eux Abbie Hoffman, fondateur du Youth International Party 2, dont les membres seront surnommés les Yippies.  Leary apportera ainsi son soutien lors de la création du mouvement, et surtout en témoignant en faveur d’Abbie Hoffman, lors du procès des 7 de Chicago.

Mais tout se brise à partir de 1970, et l’arrestation de Timothy Leary. Condamné à 10 ans de détention en mars, il s’échappe en septembre de façon rocambolesque. Leary, le créateur des tests de personnalité utilisés en prison, n’a aucun mal à répondre aux questions de façon à être placé dans une prison à sécurité mininale. Et contre le paiement de 20 000 dollars et un communiqué de soutien, le mouvement radical d’extrême gauche Weatherman Underground l’aide à s’évader.

Black Panther, un documentaire d’époque d’Agnès Varda.

En cavale, Leary est accueilli avec sa femme Rosemary Woodruff (lire à son propos cet article en anglais) en Algérie par Eldridge Cleaver, chef en exil du Black Panther Party. Un projet d’alliance entre hippies, membres de l’extrême gauche et militants afro-américains est évoqué mais les divergences sont trop nombreuses. Arrêté finalement en 1973 par la DEA en Afghanistan , Leary est extradé vers les Etats Unis.

L’homme le plus dangereux en Amérique” selon le président Nixon est alors incarcéré à la prison de Folsom, près de Charles Manson 3. Il risque 75 ans de prison. A la solution “pure” de sa femme Rosemary Woodruff, qui restera plus de 20 ans dans la clandestinité, Leary choisira l’impureté : collaborer avec le FBI, donner des noms, renier ses soutiens politiques. Ce qui lui voudra les foudres de son ancien ami Abbie Hoffman, n’hésitant pas à le comparer au plus fameux traître des Etats-Unis, Benedict Arnold.

Pour aller plus loin
– Concernant Abbie Hoffman, vous pouvez regarder le film Steal this Movie.

Le documentaire (1h30) de Sam Green et Bill Siegel, consacré au Weather Undergound

La fin (provisoire) de la session de surf

Timothy Leary sera finalement libéré en 1976. La vague hippie s’en est allée, absorbée par le système. Esseulé, s’en est fini des rêves de révolution sous acide, mais Leary se prépare déjà à prendre la prochaine vague : celle de la cyberculture.

Ce que nous verrons la prochaine fois ! :)

En vous remerciant (Et souvenez vous : la drogue c’est MAL)

A lire également :
Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (1/4)
Voyage psychédélique dans l’univers de Timothy Leary (2/4)

Texte, dessins : Gwendal

Pendant que vous y êtes, lisez aussi :

Notes:

  1. A ne pas confondre avec les Joyeux loufoques
  2. Et connu pour son livre Steal this book
  3. Condamné à la prison à vie depuis 1972 pour l’assassinat par ses adeptes de l’actrice Sharon Tate